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Lecture critique : Les Tensions Du Copte, de Amir Taj Al- Sir

Fiction en anticipation

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le 15.07.17 | 12h00 Réagissez

La littérature est une interrogation. Une interrogation du monde, selon Roland Barthes. La conscience  historique l’est aussi. 

Cela dit, je ne sais pas s’il était venu à l’esprit de l’écrivain soudanais Amir Taj Al-Sir , lors de la publication en 2009 de son roman Les Tensions du Copte, ou à celui de ses lecteurs d’alors, que plusieurs des scènes et spécimens humains qui y sont décrits allaient aussitôt se réitérer fréquemment tout au long de cet espace que l’on nomme communément le "monde arabe", et qui devait vivre ce que certains appellent le "Printemps arabe" : révolte, pour les uns, rébellion doublée d’un complot, pour les autres.

Ainsi, les événements de ce roman sont puisés dans l’histoire moderne du Soudan (fin du 19e siècle). En rapportant le quotidien antérieur et postérieur à la prise d’une ville par les révoltés, il décrit les prémices de la guerre, ses scènes et ses effets. Il épie les changements affectant la population de la ville (du pays entier en réalité), toutes catégories et tendances confondues, ainsi que les comportements vis-à-vis de la nouvelle conjoncture, du côté des «vainqueurs» comme des «vaincus». Le cours de la narration révèle les répercussions sur ceux-là, surtout quand il s’agit des minorités tant religieuses que politiques, ethniques, régionales ou autres.

En comprenant ces tensions, nous découvrons à travers les confessions et observations du héros principal du roman, le copte Michael Bey, ex-trésorier de la ville, la façon dont la guerre «investit les gens dans la peur et l’inquiétude». Comment elle fait perdre au pays un pouvoir stable et solide («qui ordonne la faim et la soif», «répare le désordre», «amoindrit les effets des destins sombres et effrayants»), ouvrant ainsi la voie au désordre, à l’anarchie et au chaos. Nous découvrons également les retombés des «sorts arides» de certains, surtout de ceux échappant à la mort et, particulièrement, ceux qui occupaient des postes et des responsabilités de premier ordre.

En effet, le temps leur fait tourner casaque et les range parmi «les miettes des tribus et les démunis». Il fait d’eux des gens abjects, dégradés, humiliés et soumis au «blanchiment/recyclage» intellectuel, idéologique, politique, sociologique, économique, judiciaire et religieux (comme Michael, qui s’est converti à l’islam et a changé de nom). Un processus terrible pour certains. Dur à en mourir, puisqu’ils doivent, à leur tour, goûter à ce qu’ils ont fait subir à leurs opposants durant leur règne.

Le roman relate des scènes caricaturales, dont l’amertume résultant de la souffrance n’amoindrit en rien le caractère humoristique, ironique et fantastique. Brisures psychiques, blessures d’âme. On y prend connaissance de l’atmosphère des camps et des détails de la vie de leurs locataires. Vie faite de misère, d’exode, d’aridité et de sort incertain.

Amir Taj Al-Sir  décrit aussi comment les gens «sont éparpillés et réordonnés» à l’ombre des premiers pas lourds et chancelants des nouveaux seigneurs qui s’efforcent d’apprendre l’alphabet du pouvoir et ses nécessités, inaugurent leur ère en prêchant un nouveau pays «sans incroyance ni tyrannie» et «feignent l’amour des gens», lesquels feignent de les aimer, de peur de vengeances ou règlements de comptes anciens ou récents.

Le roman accumule les allusions et insinuations moqueuses visant tous les protagonistes. La guerre éclate «sans que personne  sache quand elle se terminera ni comment». Les révoltes et rebellions se multiplient pour diverses raisons. Pour certains, contre l’«injustice et la tyrannie». Pour d’autres, contre «le blasphème et l’athéisme». Pour d’autres encore, contre «l’ignoble ex-colonisateur, l’Occident et ses vilains pions».

Quand la guerre éclate, le pouvoir en place en fait une fausse lecture, la considérant comme une «rébellion d’une poignée de tumultueux». Il essaye vainement de la camoufler en qualifiant les informations qu’elle diffuse de «falsifications» et «calomnies». Mais ces nouvelles finissent par défier le siège médiatique et se répandre sous diverses versions contradictoires dues à la pluralité des sources et des moyens de communication actuels. Ainsi, la vérité disparaît avec les allégations des uns et des autres.

Poussés par la vengeance, le manque d’expérience et la précipitation, les dirigeants des révoltes/rébellions ne peuvent parfois pas maîtriser les contradictions entre, d’un côté, les idéaux de la révolution/jihad et ses récompenses dans l’au-delà et, de l’autre, les petits désirs et jouissances immédiats. Ils commettent alors des horreurs (matérielles et psychiques, envers les autres, bien sûr) qui ne diffèrent en rien de celles de la partie qu’ils combattent.

Ils essayent d’en amortir les effets en multipliant les justifications et menaces envers leurs adversaires : «Vous avez dilapidé les richesses. Amené la faim.  Pris les belles femmes pour maîtresses. Vous vous êtes éloignés de la religion. La corruption et la moisissure dégagent une mauvaise odeur (...) Alors, nous commençons le nettoyage !». Ainsi poussent, ça et là, différents milices ou groupuscules et le pays part en miettes.

Cela dit, un tel climat multiplie les raisons d’alignement, d’attrait des uns et des autres vers l’une ou l’autre des parties adverses, en détail ou en bloc, à l’intérieur du pays comme à l’étranger, par complicité, fomentation ou sympathie. Le peuple s’y perd, passe d’une tutelle à une autre. Il n’est, pour les antagonistes, qu’un cheptel d’égarés qu’il faut remettre sur la bonne voie, bon gré, mal gré, au nom d’Allah ou de la démocratie et des droits de l’homme, du nationalisme, de la liberté ou au nom de n’importe quelle autre idéal ou légalité.

Profiteurs et opportunistes sont aussi de la partie. Les intellectuels également. Mis à part la minorité  de ceux qui prennent des positions claires dès le début, le reste se distingue soit par une utopie naïve et réductrice faisant abstraction de plusieurs vérités et mystères, soit par opportunisme et accommodation aux circonstances (le poète, cousin de Michael) soit, enfin, par neutralité négative (l’instituteur Bahjat ou le groupe «Souvenir et histoire»). Par peur, hypocrisie, circonspection, dédain ou vengeance, ils se contentent de la critique.

Ils attendent que la situation s’éclaircisse. On a l’impression qu’ils s’en réjouissent, ne serait-ce que pour crier (du haut des ruines) : «Vous voyez, enfin, qu’on avait raison ! On vous l’avait dit, non? On vous avait avertis, non !?!». Bien que le roman relate une tragédie individuelle et mette en exergue des sorts personnels dans des situations difficiles et des conditions anormales, son caractère humain général prime sur l’individuel.

Le récit est énoncé à la première personne, seule voix et instance narrative présente, mais l’univers raconté et le champ de vision ne sont pas réduits. Ils sont au contraire plutôt vastes et globalisant. La narration abonde en descriptions minutieuses des espaces, personnages, actes et comportements. Le texte est riche en analyses sociales et psychiques (aux profondeurs des personnages).

Les petits détails lui ôtent son caractère local pour l’imprégner d’un humanisme dépassant les lieux des faits et peindre l’image véritable de la guerre, montrant son visage sombre et sauvage, qu’outrepasse celui des antagonistes. Le texte nous est livré dans une langue arabe très élégante et dans un style éloquent et somptueux, imprégné d’ironie bien qu’il ne manque pas de fractures psychiques, d’images tristes, de misère et d’amertume. L’auteur a réussi à être indirect dans ses propos et le lecteur savourera ce roman jusqu’à la fin.

«Les Tensions du Copte» est une projection du passé sur le présent des pays arabes, autant de ceux qui ont déjà connu leur révolution que de ceux qui y sont exposés. Une conscience historique, en quelque sorte, bien que celle-ci se fasse parfois (comme chez nous) d’une manière fausse et négative, à cause d’une intégration incomplète dans le présent, d’un côté, et de notre impuissance à bien le percevoir, de l’autre. Une perception manquée par égoïsme, gloriole ou par entêtement justifié à chaque fois par un idéal qui ne fait pas forcément l’unanimité, ce qui entraîne une incapacité d’imaginer l’avenir et de le planifier.

Cela dit, le recul est de taille : tout le monde revient alors à la case départ. Le roman d’Amir Taj Al-Sir était une anticipation du «Printemps arabe» qui allait se déclencher une année à peine après sa parution, ce printemps de toutes les tensions, ce printemps prématurément fané, dénudé de ses virtuelles vertus, devenu automne, voire hiver glacial, avant même que ses fleurs ne se soient épanouies. 

Brahim Sahraou
 
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