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Lecture. Le roman par lequel le scandale arrive

Fantômes de la censure

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le 18.03.17 | 12h00 Réagissez

 
	On parle de l’auteur, mais on oublie d’aborder son œuvre…
On parle de l’auteur, mais on oublie d’aborder son...

Le roman d’Anouar Rahmani, publié sur internet et intitulé La ville des ombres blanches, défraye la chronique nationale et internationale suite aux informations relatives aux déboires de son auteur avec les services de police de Tipasa.

Selon les propos de l’auteur, interrogé sur les thématiques développées dans son roman, il lui a été demandé de fournir des explications sur le chapitre huit qui a pour titre, Ma rencontre avec Dieu. Pour comprendre les tenants et aboutissants de cette histoire abracadabrante, il faut se plonger dans le roman écrit en arabe.

Comme le souligne dès le départ Anouar Rahmani, les personnages de ce roman sont inventés car ils s’inscrivent dans le domaine de la fiction qui est un espace de liberté et du possible.

En somme, cette histoire ne correspond pas à la réalité. Il est utile de rappeler cette règle de base pour soustraire la littérature à des lectures tendancieuses et/ou idéologiques. Ce roman, dès l’incipit, fait la part belle à la nostalgie car le personnage principal, un certain Jean-Pierre, pied-noir, revient à Alger, après cinquante-trois ans pour se retremper dans l’ambiance du paradis perdu de sa ville natale. Cette notion de paradis est bien décrite par Jean-Pierre qui pose sur Alger un regard nostalgique et affectueux. Sa visite commence au Jardin d’Essai, qui lui permet de constater tous les changements et évolutions qu’a connus la capitale.

Des objets aperçus furtivement, des attitudes puériles de gamins, les gestes des mamans, toutes ces petites choses le replongent dans un passé lointain. Le taxi qu’il a emprunté le conduit à la maison familiale où il retrouve son ami Mohamed. Dans cette maison ouverte à tous les vents, Jean-Pierre déroule son album photos. Il évoque les images de sa famille. Le père était un Européen atypique car opposé à la prépondérance des siens sur les autochtones. Jean-Pierre a vite compris qu’il était né sur cette terre africaine et cela le conduisit à épouser la cause des Algériens, car dans sa famille on lui avait inculqué le respect de l’autre.

Ce retour au pays natal déclenche en lui les souvenirs d’un père aimant qui avait perdu la vie en combattant les nazis. La perte du père fut pour lui très dure à supporter. Une absence qui allait être vite comblée par la naissance de sa sœur Hélène. Un bébé qu’il a cueilli du ventre de sa mère car il l’avait aidée à la mettre au monde. Dans le déroulement heureux des souvenirs, Jean-Pierre se focalise sur son enfance qui est un véritable havre de paix, l’oasis salvatrice et l’île paradisiaque dont tout le monde rêve.

La mort de son père avait eu une autre conséquence sur sa vie : le déménagement. La famille changea de quartier et prit un domicile modeste dans un quartier populaire au milieu des Algériens. Rapidement, il s’acclimata et put se faire des amis avec le trio composé de Khaled, Omar et Mohamed. Les échanges, la spontanéité et l’amitié entre les quatre éliminèrent les barrières dressées par le colonialisme.
Dans l’évocation des interminables séances de jeu, Jean-Pierre fait preuve d’une sincérité déconcertante, loin des postures paternalistes qu’on peut trouver dans une certaine littérature imbibée de bons sentiments. Les évocations sont servies par une écriture lyrique très chatoyante de l’auteur.

Ce qui donne à ce texte une force poétique qui le fait accéder au baroque. Mais dans ce paradis de l’enfance, l’entrée à l’école fut une épreuve traumatisante. Surtout avec cet instituteur dénommé M.. François. Un homme très sévère, sorte de relique des enseignants guindés de la troisième République au châtiment facile et à l’invective rapide.

La maman, comprenant la situation, inscrivit son fils à un cours de piano chez Mlle Nancy. La musique, comme à son habitude adoucit les mœurs, atténue les blessures du temps et la bêtise humaine. La musique fut aussi pour Jean-Pierre un révélateur d’une sexualité insoupçonnée. Il découvrit qu’il était habité par une femme que son ami Khaled appelait Sarah.

Dans sa chambre d’enfant, sa sensualité débordante combla de bonheur son complice Khaled. Toutes ces images se déroulèrent comme un diaporama à l’esthétique merveilleuse. D’autres découvertes vinrent enrichir ses expériences, comme la vie incestueuse de sa professeure de piano et les moments de grandes frayeurs après la disparition de plusieurs enfants de son école.

Le narrateur se souvint aussi d’une rencontre qui l’avait beaucoup marqué. Celle avec un illuminé, complètement déconnecté de la réalité et qui se prenait pour Dieu. Un homme marginal qui passait son temps à fredonner les chansons d’Edith Piaf et qui disait aux passants qu’il en avait marre de vivre sur le trône des cieux et qu’il voulait être proche des humains. Et c’est donc ce chapitre qui a suscité ce qu’on pourrait appeler, faute de mieux, une controverse. Cela n’est pas nouveau car dans toutes les sociétés humaines, il existe des personnes de ce type. La littérature et le cinéma ne font que les transposer dans leurs supports respectifs.

La littérature s’appuie certes sur l’imaginaire, mais absorbe tous les discours et mobilise tous les savoirs humains. C’est pour cela que le roman est irremplaçable par sa richesse. Dans ce roman, l’auteur, Anouar Rahmani, construit un projet esthétique global qui ne fait aucune concession aux convenances sociales et/ou l’autocensure. Car il sait parfaitement que la littérature ne peut survivre et s’inscrire dans la durée qu’en étant audacieuse et transgressive. Les bons sentiments, dit-on, n’ont jamais produit de chefs-d’œuvre.

 

Anouar Rahmani, Madinatou adhillal al Baidha (La ville des ombres blanches), inédit en Algérie.    

Slimane Aït Sidhoum
 
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