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Extraits des interviews de l’année 2016

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le 31.12.16 | 10h00 Réagissez


- Abdelkader Djemaï. Écrivain
Comme le Petit Poucet

On peut théoriser, mais le terrain de l’écriture vous apprendra beaucoup de choses. Un romancier raconte des histoires et, par hasard, par accident, il rencontre l’histoire. Comment tisser des faits, des événements en mettant tout cela dans un cadre plus large... L’écriture est un chantier infini. Il y a un plaisir de savoir dans l’écriture. Le romancier est comme le Petit Poucet. A chaque fois, il sème des cailloux.

Par exemple, on trouve le personnage de l’Emir Abdelkader dans plusieurs de mes romans. J’ai été poussé par la nécessité pour écrire le récit sur l’Emir. J’ai eu l’impression que si je n’écrivais pas ce texte, j’aurais failli quelque part dans ce que je fais. Après avoir pris des notes sur cet homme, il me fallait écrire, installer une atmosphère, créer des personnages, imaginer des choses qui donneraient une cohérence au livre.

- Joseph Andras. Romancier Français
Les porteurs de virus

Je me garderais de dire «la France» (ou «l’Algérie»), car nous parlons d’une minorité – un gouvernement – qui ne représente qu’elle-même et a, de tout temps, floué la parole et le pouvoir populaire. L’oligarchie française a le sang d’Iveton sur les mains, c’est une évidence. Le peuple fut, comme de juste, tenu à l’écart des délibérations. Qui est «la France», au fond ? Babeuf ou Necker ? Louise Michel ou Thiers ? René Char ou Papon ?

Maurice Audin ou Bigeard ? Tout cela en même temps, sauf à croire à quelque essence ou âme éternelle... La décapitation d’Iveton est une page de plus à inscrire sur le registre des crimes des élites et des puissants, ceux qui se passent le trône de décennie en décennie. L’Etat, comme appareil répressif et idéologique, n’est pas cité par hasard dans mon livre. Il serait vain d’accabler toute une population et de la tenir pour responsable, tant d’années après – je parle de structures et d’institutions (ce que les pleurnichards d’Empire, qui remuent leur bouche contre la «repentance», ne parviennent toujours pas à comprendre).

Jean Grave décrivit le régime colonial comme un «brigandage et vol à main armée, à l’usage des dirigeants». Ce sont eux, les porteurs du virus, pour filer la métaphore médicale de Camus. Sartre opta pour la contagion collective en écrivant, à propos de l’exécution d’Iveton, que nous étions «tous des assassins» : c’est Sartre, c’est-à-dire que la lame tranche tout sur son passage, avec brio et grand bruit.

- Habib Tengour. Écrivain
L’Algérie toujours là

Oui, j’ai traduit des poètes arabes, Saadi Youssef notamment et américains, tel Pierre Joris. La traduction me semble indispensable au travail d’écriture poétique, d’autant que cette écriture elle-même n’est rien d’autre que traduction de la langue maternelle et autres résonances constamment à l’œuvre dans l’élaboration du poème. Pour la traduction de mes poèmes, j’ai travaillé avec les traducteurs, poètes eux-mêmes. La traduction du poème permet de voir si le texte tient la barre ou non.

C’est un révélateur. Impossible de tricher. La traduction est une nécessité vitale. Le quotidien de mon enfance n’était pas monolingue. On parlait arabe à la maison, français à l’école, j’entendais mon grand-père baragouiner en espagnol au marché. Dans notre bande de gamins, il y avait un Kabyle (on disait zwawî) qui nous apprenait quelques mots. Loin de constituer un drame, un déchirement de l’identité, cela nous réjouissait plutôt. Le monolinguisme est un étouffement de l’être. (…)

On ne quitte jamais le pays de l’enfance. Concernant notre pays, l’Algérie, il est à la fois circonscrit dans des frontières territoriales et s’étend dans les lieux de migration de ses enfants. Ce n’est pas un hasard si pendant la guerre de Libération la France constituait la septième wilaya. Aujourd’hui, certains veulent ignorer cette réalité.

En cela, ils amputent l’identité nationale d’un élément fondamental de son être et créent un sentiment de frustration chez les jeunes. Pour moi, l’Algérie est toujours là où je me trouve et je la retrouve dans chaque Algérien que je rencontre n’importe où. Le pays est plus grand que nous et nous ne finissons jamais de le découvrir. C’est d’être surpris à chaque va-et-vient qui m’enchante… Malheureusement, «le(s) pouvoir(s) politique(s)» de l’heure réduisent «la dimension universelle» de notre pays à la cacophonie.

- Rachid Mokhtari. Écrivain Et Critique
Lettres et symboles

J’ai moi-même écrit plusieurs lettres pour les femmes d’émigrés, un peu dans l’ambiance de l’univers mélodique de Cheikh El Hasnaoui qui en a été le «scribe» vocal. L’écriture de ces lettres appelle aux différentes figures de style, car les expéditrices s’expriment en non-dits... Le roman est métaphorique ou n’est pas et cela renvoie au «scribe» maître de la calligraphie, de l’analogie, du symbole et de ses expressions poétiques.

Or, la société algérienne, soumise à la pitrerie des «Tikouk», ne produit plus de symboles. Elle en a été vidée au profit de l’immanence, de l’univers «œsophagique». Une société inféconde de symboles se meurt dans une fausse opulence. Si les fondateurs de la littérature algérienne moderne sont toujours là, c’est parce que leurs œuvres sont esthétiquement porteuses de symboles et d’hyperboles au moment où on attendait d’eux des témoignages indigénistes.

- Hadj Miliani. Sociologue Culturel
Histoire de raï

La demande de l’Algérie est fondée quant elle propose de protéger et préserver dans le raï la part la moins commerciale, le raï étant malheureusement un terme générique et polysémique, y compris quand il s’agit d’en retracer la genèse. La nécessité est évidemment politique. (…)

Le raï que tout le monde connaît est celui de la fin des années 70’, d’abord appelé pop-ray, puis raï. Il a trois composantes : des rythmes, des voix et des paroles et il est électrifié. Ses interprètes sont de Témouchent, Bel Abbès, Tiaret, Saïda, Chlef, Mascara, Mostaganem, Maghnia, Sougueur, Tlemcen et Oran. Leur espace de prestation et d’enregistrement est principalement Oran (cabarets et studios). Des textes ont circulé, comme les chanteurs et les mélodies entre Oran et Oujda. Milouda et Koutché ont été chantées dans les années 50’ au Maroc et repris par Bouteldja au début des années 60’.

Mais, finalement, ce qui mérite d’être protégé et sauvegardé, parce qu’ayant participé à ce qui est aujourd’hui un genre commercial, ce sont : les groupes féminins traditionnels de meddahate à travers leurs répertoires religieux et profanes et la personnalité de la cheïkha ; les pratiques de rencontres musicales taguesra, séances d’échanges dans le style bedoui où les musiciens faisaient preuve de leur prouesse (flûte et gallal) et les chioukh de leur répertoire ; la tebriha, joute dédicatoire d’improvisation poétique. (…)

Depuis plus de trente ans, le Maroc essaie d’obtenir des soutiens internationaux pour vendre une de ses principales ressources économiques, le tourisme. Inscrire le maximum de productions immatérielles (de Djemaa el Fna jusqu’à l’arganier) est une manière de labelliser des produits attractifs pour les touristes. Depuis dix ans, le Festival du raï d’Oujda a boosté cette partie du Maroc oriental, parente pauvre du développement économique marocain et en a fait une destination touristique, faute des débouchés économiques plus forts qui viendraient de l’ouverture de la frontière avec l’Algérie.

- Nadjib Bouznad. Photographe
A la rencontre des gens

L’idée de travailler sur le terrain pour explorer la mémoire collective correspondait tout à fait à ma démarche. J’ai donc rejoint spontanément le groupe. On allait à la rencontre des gens tout simplement. C’est une aventure humaine et c’est l’humain qui fait El Medreb (Le lieu). Je me suis donc focalisé sur l’humain. Il ne s’agit pas juste de prendre des photos en passant, mais d’expliquer le projet et de travailler avec la collaboration des habitants.

- Fella Khelif. Architecte Et Promotrice Culturelle
Un autre modèle culturel

Nous voulons croire à l’appel du ministre de la Culture en direction du secteur privé. L’Etat ne peut plus financer toute la culture, ce n’est d’ailleurs pas son rôle, que l’on soit en crise ou non. Il faut libérer les initiatives du secteur privé, des associations. Le rôle du ministère n’est pas de nous donner de l’argent mais de faciliter les activités de promotion culturelle, encourager leur éclosion, agir auprès des autres ministères (Finances, Tourisme, etc.) pour des mesures d’accompagnement qui peuvent être fiscales ou autres, encourager les entreprises à faire du mécénat culturel…

C’est tout un modèle économique culturel que notre pays doit mettre en place et qui peut devenir très rentable. Les industries culturelles rapportent beaucoup à leurs pays. Le ministère de la Culture doit contribuer à la mise en place de mécanismes, de cadres et d’outils pour développer l’économie de la culture. Donc, oui, ce n’est pas facile mais nous sommes pleins de rêves, de projets, de passion et de volonté. 

- Salah Badis. Poète
Angle de vue

En Algérie, on n’a pas encore de poésie moderne en langue arabe. On a des noms qui écrivent épisodiquement mais cela reste marginal. Ailleurs, la poésie arabe a beaucoup évolué. Le poème en prose ou la poétique de la ville sont répandues. Pour répondre à la question, oui parler de ces sujets quotidiens est une provocation esthétique et une provocation contre la stagnation. D’autre part, je suis né et j’ai grandi dans la ville. Je ne connais que ça. Il n’y a aucun romantisme à parler de la montagne ou du désert. Mes références sont dans la ville. Faire de la poésie, c’est aussi se rebeller contre ce qui ne va pas et se rebeller même contre la forme poétique.

C’est un manifeste ouvert contre tout ! Mais la rébellion est dans le poème qui ne saurait être un instrument politique. Quand je parle de l’homme le plus haut de la ville (perché sur la grue de la Grande mosquée d’Alger) ce n’est pas un symbole pour éviter de dire autre chose. C’est vraiment ma façon de voir les choses. La poésie est dans l’angle de vue qu’on porte sur la vie.

- Kamel Abdat. Humoriste
L’humour résistance

Je conçois l’humour comme une expression populaire rebelle contre le système, une sorte de contre-culture. L’humour est bien présent dans la littérature, au théâtre et dans les arts. Il est aussi utilisé dans la politique et la publicité. Pour nous, Algériens, l’humour est très important dans les périodes difficiles de notre histoire.

On peut parler de la décennie noire, mais aussi de la colonisation où l’humour était une des armes de résistance. Les premières pièces de théâtre algériennes, durant les années 20’ et 30’, étaient des comédies populaires. Loin d’être des spectacles simplets, certaines pièces portaient un message subversif et la censure coloniale ne manquait pas de sévir. Ce fut le cas pour Mahieddine Bachtarzi qui était attaqué non seulement par les autorités françaises mais aussi par ceux qu’il appelait «maraboutistes» et qui étaient les obscurantistes de l’époque.

- Ziani Chérif Ayad. Dramaturge, Metteur En Scène
La crise et le vivier

En vérité, à chaque fois qu’il y a crise, c’est la culture qui pâtit. Et pas seulement en Algérie. On n’a souvent pas idée du rôle de la culture dans un pays. Ce n’est pas un luxe, quelque chose de superflu. Pourtant, les gens voyagent et voient ce que la culture représente. Elle contribue même à l’économie dans les pays où elle est considérée.

Dans le tourisme déjà. Pour un monument ou un musée on vient de partout. Il faut parvenir à cette conscience et cette vision de la culture du point de vue économique, mais aussi et surtout pour la construction de l’être humain, du citoyen. On voit ce que l’absence de culture entraîne : des zombies, l’extrémisme, la drogue, la violence… Pour certains, tout ce qui est donné à la culture paraît de trop.

Ce n’est pas la faute aux artistes, car cela fait un beau moment qu’on dirige pour eux. Il y a eu des moments où l’on a eu beaucoup d’argent mais malheureusement il a été mal utilisé. Ce qui ensuite justifie les restrictions. On n’a pas consulté les artistes et les décisions ont été prises de manière très bureaucratique. On n’a pas assez donné pour la création et surtout pour la formation artistique en général. Notre système de formation artistique est en déliquescence. Les écoles d’art sont maintenues sous perfusion. Mais le vivier est là. C’est de là que vont venir les générations qui vont réinventer la culture algérienne, que ce soit le théâtre, le cinéma, les arts plastiques…

Il y a aussi des moyens de surmonter la crise. En mutualisant les moyens entre plusieurs institutions culturelles autour du même projet. Et puis, cela n’a pas de sens de monter des tas de spectacles qui n’ont pas d’envergure, d’effet. Là, on peut faire de l’économie en ne retenant que ce qui est de qualité. Mais là aussi il y a un danger, celui de limiter après l’expression. Il faut échanger entre tous les acteurs de la culture pour trouver les bons équilibres.

- Mustapha Nedjaï. Artiste-Peintre
A quand le réveil ?

Sincèrement, j’en suis content car il y a une belle génération qui arrive. Ce qui est dommage, c’est qu’on se demande quand viendra le réveil des consciences et je parle de celui des décideurs, car lorsque l’on voit l’environnement, on se demande comment il peut y avoir des artistes. Tout est fait pour tuer, en tout cas décourager, la création. Il y a un immense problème d’espaces pour produire et exposer. Quand je vois donc ces nouveaux talents, je me dis : c’est un miracle. Surtout qu’il n’y a pas de véritable marché de l’art, que l’Etat est totalement absent sur ce plan. Il n’y pas une politique publique d’acquisition des œuvres. Nous sommes un pays qui ne constitue même pas son patrimoine artistique.

Cela veut dire que si nous n’avions pas ce qui remonte à la colonisation, nous n’aurions presque rien. On n’achète pas aux artistes algériens, ni ceux qui vivent au pays, ni ceux émigrés. Pour la grande exposition Issiakhem au Mama, il y avait une dizaine d’œuvres venant de musées. A l’époque de Boumediène, on achetait beaucoup plus. Maintenant, il n’y a pas du tout d’achats. Si on veut faire un hommage à Baya, on aura le même problème. La plupart de ses œuvres sont chez des collectionneurs et surtout des étrangers qui ont vécu ici parce que ça ne coûte pas cher pour eux.

L’Etat devrait être le premier acheteur pour dynamiser ce marché et le réguler aussi. Je connais des amoureux de l’art qui aimeraient ouvrir des galeries. Mais louer un local à 300 000 DA par mois et payer une année d’avance, il faut vendre au moins pour ce montant ! Je le vois avec notre amie Valentina Ghanem qui a ouvert une petite galerie, Syrius, et souffre pour la maintenir. Il faut que l’Etat aide, le temps de créer une véritable dynamique. On fait du social pour tout, sauf pour l’art.  

F. M., W. B., M. K. et A. F.
 
 
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