Pages hebdo Arts et lettres
 

Évenement . Journée internationale du jazz

Taille du texte normaleAgrandir la taille du texte

le 22.04.17 | 12h00 Réagissez

Existe-t-il un public pour le jazz en Algérie ? A cette question, des réponses pratiques ont déjà été apportées, ne serait-ce qu’à travers le Festival international Dimajazz de Constantine, né en 2003 à l’initiative d’un groupe de jeunes musiciens (association musicale Limma) et, particulièrement, du défunt musicien Aziz Djemane qui portait cette passion comme un sacerdoce.

En treize années, cette manifestation n’a cessé de prendre de l’importance, tant dans sa programmation, désormais présente de manière honorable dans l’agenda mondial du genre, que du public dont les rangs n’ont pas cessé de grossir et l’engouement de se renforcer. Un public qui s’est aussi diversifié d’un point de vue sociologique et démographique, avec de plus en plus de jeunes quand le jazz, il n’y a pas si longtemps que cela, apparaissait comme la lubie nostalgique de quinquagénaires et plus, à la limite «ringards».

Il faut préciser cependant que le jazz lui-même s’est encore plus diversifié ces dernières années, ce qui s’explique en partie par sa nature qui lui permet de dialoguer et même d’absorber (pacifiquement) tous les patrimoines musicaux ainsi que les autres genres. Une sorte de méta-musique en fait dont la faculté de diffusion et de séduction a largement profité des nouvelles technologies de communication.
Mais les mélomanes du jazz dans notre pays ne se limitent pas au public de Dimajazz. Il existe un public appréciable disposant de niveaux de connaissance et d’appréciation du jazz souvent étonnants et présent dans presque toutes les villes du pays. 

Il se trouve que ce public ne dispose pas, comme dans d’autres contextes, de lieux de rencontre (les fameux clubs de jazz), d’associations ou de supports d’information en mesure de mieux l’identifier et, éventuellement, de le mesurer. Dans les années 1960 et 70, une émission célèbre de la radio algérienne, «Jazz d’hier et d’aujourd’hui», animée par Pierre Chiche et Youssef Omar sur la Chaîne III, avait fidélisé une audience importante. Elle a contribué à diffuser une véritable culture (et goût) du jazz, de la même façon, pourrait-on dire, que «Télé Ciné Club» d’Ahmed Bedjaoui, sur le petit écran, avait formé une génération de cinéphiles.

De grands noms de cette musique, Archie Sheep, Leroy Jones, Nina Simone et d’autres encore, invités au premier Festival culturel panafricain de 1969, avaient été étonnés par l’engouement des spectateurs algériens et par leur niveau d’appréciation du genre. Quelques conférences avaient été données à la salle des Actes de l’université d’Alger (au souterrain des facultés) et le niveau était parfois si élevé que les conférenciers eux-mêmes avaient du mal à répondre aux questions pointues. Le 30 avril, le monde entier célébrera la Journée internationale du jazz initiée par l’Unesco en 2012. L’Algérie avait été l’un des premiers pays au monde à participer à cette aventure culturelle inscrite sous le signe de la paix, du dialogue et de la tolérance, valeurs étroitement liées au jazz.

L’AARC (Agence algérienne pour le rayonnement culturel) avait été l’artisan de cette participation avec un concert exceptionnel à la salle Ibn Zeydoun de Riad El Feth où, aux côtés du grand pianiste, Bojan Z., s’étaient produits des jazzmen algériens (groupes Sinoui et Madar, trio Kawthar Meziti, Salim Fergani, Kheredine Mkachiche, Areski et Ahmed Bouzid). Depuis, cet événement s’est enraciné dans toute la planète et sa programmation est devenue considérable, constamment enrichie de nouvelles initiatives et participations, illustrant davantage le succès ininterrompu du jazz qui s’est imposé comme  musique universelle contemporaine.

La participation algérienne à cette fête mondiale s’est maintenue jusque-là mais, comme dans d’autres disciplines artistiques, les amoureux et praticiens du jazz s’inquiétaient des répercussions de la crise économique et de la réduction drastique des budgets publics de la culture. Certains pensaient même que la Journée ne serait pas observée. Ce n’est heureusement pas le cas et l’on note même un fait nouveau puisqu’elle sera aussi célébrée grâce à une association culturelle d’Alger, Muzaika. Avec bien peu de moyens et les pires difficultés (y compris l’incertitude des salles «pouvant être réquisitionnées à tout moment pour la campagne électorale» !), les organisateurs ont réussi à concocter un programme bien attrayant. Deux concerts ponctuent leur belle initiative.

Le premier aura lieu à la salle El Mougar, vendredi 28 avril à 15h, avec un panel de la scène algérienne du jazz entre confirmations et découvertes talentueuses. Le second aura lieu à la salle Ibn Zeydoun, particulièrement adaptée au jazz, samedi 29 avril, avec le grand saxophoniste et flûtiste allemand, Sigi Finkel, entouré de musiciens africains émérites.  Né en 1960 à Günzburg, ce musicien, qui vit en Autriche, a débuté sa carrière au début des années 1980 et s’est depuis construit une renommée internationale dans l’univers de la fusion et du jazz moderne. Régulièrement présent dans les grands festivals de jazz, il est devenu une figure reconnue de l’Afro-Jazz, créant dans les années 90, le groupe Africa Heart et se produisant plusieurs fois en duo avec Mamadou Diabate. 

Le jour de son concert, en matinée, il donnera une master-class aux étudiants de l’Institut national de musique ainsi qu’à tous les musiciens et musiciennes intéressés.
Cette participation de l’association Musaika à la Journée internationale du Jazz s’inscrit dans un projet intitulé «Musaika Urban Jazz» qui a été référencé par l’Unesco et a reçu directement les félicitations et les encouragements de John Carter, président du Thelonious Monk Institute of Jazz, organisateur de cet événement mondial.

Cet institut est en effet une des organisations les plus importantes de promotion du genre dans le monde et son conseil d’administration comprend des personnalités, comme le cinéaste Clint Eastwood, le petit-fils de Martin Luther King, le musicien Quincy Jones, Kareem Abdul Jabbar, le célèbre basketteur, et d’autres encore ! Mais au-delà de la Journée internationale du jazz, le projet «Musaika Urban Jazz» présente l’intérêt de s’inscrire dans la durée. Ses promoteurs, et notamment Fella Khelif qui le coordonne, envisagent toute une action de promotion du genre en Algérie, de formation, d’échanges, etc.

Pour sa part, l’AARC, contrairement aux appréhensions précitées, sera fortement présente à cette journée qu’elle marque pour la sixième fois consécutive avec un programme pour le moins alléchant : «Jazzaïr Big Band, hommage à Duke Ellington». Ce concert en hommage au célébrissime musicien afro-américain (1899-1974) sera donné vendredi 28 avril à 19h à l’Opéra d’Alger Boualem Bessaïeh. C’est sans doute la première fois qu’un grand orchestre de jazz (Big Band), dans la tradition de Duke Ellington qui en a été un pionnier, se produira en Algérie. Cette formation de 25 musiciens avec toute la richesse de son instrumentation et orchestration est le fruit d’un partenariat entre le Dumoulington Orchestra (de Rémi Dumoulin, son créateur et chef), basé dans la ville française de Tours et des musiciens de la scène algérienne de jazz. Le communiqué de l’AARC et de son partenaire, l’Opéra d’Alger, promet d’autres surprises comme s’il ne suffisait pas d’entendre du Duke, ce musicien auréolé de treize Grammy Awards, dont neuf de son vivant et que le cinéma américain a abondamment fait connaître.

Si l’on peut se réjouir de ces programmes, on ne peut que signaler le dilemme qu’il va entraîner pour les amoureux du jazz,  puisque les deux événements principaux ont lieu le même jour et au même moment ! Certains penseront que nous n’échappons pas à l’alternance de l’abondance et de la disette.  Mais pourquoi s’en plaindre quand ce sera l’occasion pour le public du jazz de montrer qu’il existe et d’honorer les pionniers du jazz algérien (lire ci-dessous) et les passionnés du genre que furent le chanteur chaâbi cheikh El Anka ou les ministres des Affaires étrangères, M’hammed Yazid et Mohammed Seddik Benyahia ?
 

ARCHIVE : AUX ORIGINES DU JAZZ ALGÉRIEN

L’histoire culturelle moderne de l’Algérie met en avant la progression de cette musique dans la population européenne et notamment dans sa frange la plus aisée et la plus intellectuelle. A Alger, les Français passionnés de jazz habitaient plus à la rue Michelet ou au Télemly qu’à Bab El Oued ou Belcourt.

Le milieu estudiantin fut, comme ailleurs, le fer de lance du genre. C’est dans les bals des lycées Gauthier (auj. Omar Racim) et Fromentin (devenu Descartes et auj. Bouamama) et surtout ceux des facultés et de l’Ecole des beaux-arts que le jazz se propagea. En 1958, se crée le Jazz-Club Universitaire d’Alger qui devint un quintette qui se professionnalisa et joua à l’hôtel Saint-George, à bord du Ville d’Oran, à la Radio, etc. Autre formation d’origine estudiantine, créée en 1959, le Middle Jazz Rythm qui répétait au siège de l’AGEA (Association générale des étudiants algériens) où se trouve aujourd’hui le Resto U Amirouche.

Plusieurs formations se créaient à l’époque et, en avril 1961, à la salle Pierre Bordes d’Alger (auj. Ibn Khaldoun), eut lieu le premier et probablement le dernier Festival de jazz. Dans une salle constamment pleine, plusieurs orchestres réunissant 60 musiciens s’adonnèrent au blues, au swing, aux negro spirituals, au be-bop et au jazz. Alger partageait cette passion avec quelques grandes villes côtières où se concentraient les élites de la colonisation et, notamment, Oran qui avait pris de l’avance en organisant, en septembre 1960, la Semaine du jazz au Casino de Canastel.
A côté de ce monde européen du jazz en Algérie, apparurent les pionniers algériens du genre. Y a-t-il eu des passerelles artistiques entre les deux ? Le cosmopolitisme et l’esprit d’ouverture, généralement attachés au jazz, ont-ils surmonté le système de ségrégation coloniale ? A notre connaissance, non, mais il appartient aux musicologues de le vérifier. C’est en tout cas dans les quartiers «indigènes» que naquit le jazz algérien. Une figure importante et encore floue, car il reste à écrire son histoire, émerge, celle de Abderrahmane Chennouf, né en 1931 à Zghara, Alger. Après son certificat d’études, obtenu en 1942, il économise sur la paie des petits métiers auxquels il doit recourir pour s’acheter une clarinette à l’insu de son père et payer des cours de solfège auprès d’un certain Silami, professeur juif qui enseignait dans une cave de Bab El Oued.

Il réussit au concours d’entrée au Conservatoire municipal d’Alger dont étaient dispensés les jeunes Européens. Il y étudia jusqu’en 1959. Il aurait créé en 1947-48, soit une décennie avant, les formations européennes précitées, un groupe de jazz, peut-être la première formation algérienne du genre, à la rue des Marais, à Belcourt.
C’est là que répétait l’orchestre de musique moderne de Haroun Rachid, créé dans les années 1940, et où Boualem Hamani jouait. C’est probablement entre ces trois personnages qu’il faudrait situer les sources du jazz algérien.

Dans le trio, Chennouf apparaît comme le plus résolument jazzman. Il se consacrait pleinement au genre sous un double pseudonyme : Joe Barclay lors des bals européens, pour gagner sa vie et perfectionner sa maîtrise, et El Djazaïr pour ses propres productions. Son orchestre aurait survécu jusqu’à la fin des années 1960. Il y a des recherches passionnantes à mener sur ce personnage et sur d’autres dont nous ignorons peut-être l’existence. (A. F. El Watan, 28/04/12).

Ameziane Ferhani
 
le dessin du jour
LE HIC MAZ

Mes infographies

El Watan Magazine

impact journalism days

 

Indépendance Algérie

 

El Watan Etudiant

Chroniques
Point zéro Repères éco

Vidéo

Débats d'El Watan

Débats d'El Watan

Suivre El Watan

FacebookFacebook       TwitterTwitter
Télévision
Télérama       Télé Alger TV Algérie