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Réflexion. Les critiques littéraires français et européens

«En sa propre prison»

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le 30.09.17 | 12h00 Réagissez

 
	«CEUX QUI SE PLAISENT à CLASSER LES ŒUVRES DES AUTEURS MAGHRéBINS DANS DES CATéGORIES MARGINALES, COMMENT NE SE RENDENT-ILS PAS COMPTE, QUE PLACéE DANS LE CONTEXTE MONDIAL, C’EST LA LITTéRATURE PRODUITE PAR L’EUROPE, C’EST LA PENSéE DE L’EUROPE QUI SONT MARGINALES ?»
«CEUX QUI SE PLAISENT à CLASSER LES ŒUVRES DES AUTEURS...

Nous vous proposons de découvrir, ci-contre, un texte méconnu de Mohammed Dib (1920-2003) sur les critiques littéraires français et européens et, précisément, leurs visions des écrivains maghrébins et de leurs œuvres. Publié à titre posthume, l’écrivain, connu pour son humilité et sa discrétion, l’avait comme retenu dans ses archives.

Sa lecture peut éclairer une partie des questions récurrentes qui se posent à propos de la reconnaissance des écrivains algériens, laquelle demeure encore largement extraterritoriale. Deux grandes places éditoriales continuent à s’imposer : Paris pour les auteurs francophones, et Beyrouth pour les auteurs arabophones. Mais, alors que la capitale française concentre tous les éléments du processus (édition, distinctions, diffusion…), le monde arabe semble connaître une déconcentration doublée d’une spécialisation. Beyrouth édite et diffuse, mais ce sont les émirats du Golfe qui, désormais, accordent des prix littéraires prestigieux et bien rémunérés et c’est la presse égyptienne essentiellement qui continue à accueillir la critique la plus influente. On peut noter ici l’exceptionnalité d’un Amara Lakhous, consacré à partir de l’Italie et écrivant dans sa langue.

Devant ce jeu puissant d’attractions et de tropismes qui voudrait que nul Algérien ne soit écrivain en son pays (ou du moins reconnu en tant que tel sauf s’il a été adoubé ailleurs), se pose le problème de la consistance quantitative et qualitative du champ éditorial national et celui du système de reconnaissance. Faiblesse des tirages quand à 2000 exemplaires on parle presque de best-seller, réseaux déficients, promotion malingre et distinctions rares et peu étoffées. Comme la nature, la culture a horreur du vide et nos racines littéraires vont chercher ailleurs l’eau et l’humus nécessaire à leur épanouissement. Grandes sont les tentations et la mondialisation par ses effets de dilution des frontières (sauf pour les migrants) et de concentration des réseaux, accélère et approfondit ces phénomènes qui s’accompagnent d’un développement prodigieux du marketing éditorial.

En outre, et c’est ce que suggère le texte de Mohammed Dib, on assiste à une entreprise de formatage des littératures qui les touche toutes mais qui s’amplifie à l’égard de celles du Sud condamnées par des critiques mais aussi des éditeurs à se plier à des formes d’exotisme ou, désormais surtout par les télévisions, à mêler actualité et expression littéraire souvent au détriment de cette dernière. D’outre-tombe, la voix claire de Dib qui avait osé écrire des romans «sur» la Scandinavie et répugnait aux étalages médiatiques, souligne la persistance de visions «orientalistes» et nous interpelle encore. A. Ferhani

 

 

 

Le Texte de Mohamed Dib :

 

Curieux comportement des critiques français et européens en général à l’égard de nos livres. Ils ne jugent  jamais en toute innocence l’œuvre d’un homme qui écrit, mais d’un Maghrébin, lequel doit justifier à chaque ligne sa condition maghrébine, condition à
laquelle on le ramène sans cesse, par tous les détours du raisonnement, et par tous les moyens et dans laquelle on l’enferme à la fin aussi sûrement et définitivement que possible. L’écrivain maghrébin à leurs yeux est d’abord et spécifiquement maghrébin, puis ensuite, et accessoirement en quelque sorte, en tout cas très peu spécifiquement, écrivain.

Contre toute apparence, ces critiques posent sur l’écrivain maghrébin un regard qui éloigne, qui sépare, qui verrouille, et condamne à la spécificité sans recours, sans issue. Ce genre de comportement ne vous rappelle-t-il rien ? Si cela vous rappelle quelque chose, il faudrait dire à leur décharge que, pris en tant qu’individu, ils semblent certainement innocents pour la plupart, c’est leur pensée qui n’est pas innocente. Je ne parle pas de ceux qui ne possèdent qu’une grossière culture, estimant qu’elle leur suffit largement tant qu’il s’agit de parler d’auteurs maghrébins et qu’ils peuvent y aller sans crainte.

Mais il y a aussi une manière très savante d’enfermer une œuvre sur elle-même, de la transformer en sa propre prison. Cette méthode en faveur près d’une critique actuelle aboutirait en l’occurrence (appliquée aux auteurs maghrébins) en fait à enfermer l’auteur sur lui-même, à le transformer lui-même en sa propre prison et par une généralisation implicite (et même explicite) à étendre cela à la société et à la culture dont il est issu, et ainsi de suite de proche en proche (sans que cette critique ait sans doute visé un tel but expressément, ou du moins consciemment).

Ceux qui se plaisent à classer les œuvres des auteurs maghrébins dans des catégories marginales, comment ne se rendent-ils pas compte, que placée dans le contexte mondial, c’est la littérature produite par l’Europe, c’est la pensée de l’Europe qui sont marginales ? A ceux-là s’applique le proverbe : il n’est pire sourd… où à sourd il faudrait ajouter aveugle. N’importe lequel de mes livres a eu plus de retentissement dans le monde que, disons, n’importe quel livre qui fait fureur à Paris.

L’importance, la qualité et, d’une manière générale, la haute portée, attribuées à beaucoup d’œuvres européennes (occidentales) ne reposent en fait, la plupart du temps, que sur le présupposé de la supériorité de la civilisation qui a produit ces œuvres. Tant qu’on étudiera nos livres dans la perspective actuelle exclusivement et étroitement maghrébine – on passera à côté de l’essentiel, qui est l’image, l’idée nouvelle, ou tout au moins différente, de l’homme qu’ils proposent.

Ceux qui se livrent à ces études sont prisonniers de schémas préétablis solidement ancrés dans leur esprit, et dans la généralité des têtes pensantes du même milieu, ce qui les fait aborder nos œuvres avec une échelle de valeur fausse, ou qui a fait son temps, ou qui n’est vraie qu’appliquée dans le cadre d’une littérature particulière, la française par exemple, et qui cesse de l’être dès qu’elle est étendue au-delà. (Et je ne fais mention que pour mémoire de tous les préjugés extra-littéraires mais profondément enracinés, quoi qu’on en dise, dans l’être culturel à qui ils font admettre une nécessaire hiérarchie dans la signification de la portée des œuvres selon leur origine. Dans le meilleur des cas, un critique français ne pourra jamais aborder la lecture d’une œuvre belge ou algérienne l’esprit entièrement débarrassé de toutes les idées qu’il s’est faites de la Belgique, des Belges, de l’Algérie, des Algériens, etc., idées qui impliquent toutes, présupposent toutes la suprématie définitive, indiscutable et éternelle de la littérature française, du moins en regard de la belge ou de l’algérienne. Donc à ce stade – primaire en quelque sorte – les jeux sont déjà faits, et point n’est besoin d’aller plus loin.

A ce stade déjà, le jugement est établi, prononcé. L’autre source d’erreurs vient du présupposé qui veut que pour toute œuvre d’expression française, le critère doive être la littérature française, alors qu’un abîme sépare nos œuvres des auteurs français. Ce que les critiques n’arrivent pas à voir non plus, c’est la distinction fondamentale qui s’établit entre la signification globale (et fonction) des œuvres européennes (occidentales) : d’une manière générale, l’Occident ne produit plus que des œuvres de consommation – en d’autres termes des œuvres qui limitent leur signification et leur fonction par une volonté délibérée de s’adapter aux besoins de leurs lecteurs à tel moment, à tel endroit, la philosophie de la consommation étant devenue l’éthique des sociétés occidentales ; nos œuvres, privées en quelque sorte de cette base, de ce terrain d’action, se trouvent du coup libérées des contraintes qui pèsent durement sur l’écrivain occidental, et peuvent se permettre, ainsi, d’être des œuvres dégagées, des œuvres de réflexion, n’étant tenues de satisfaire un certain client, à tel moment, à tel endroit.» 

 

*Ce texte de Mohammed Dib a été publié dans la revue espagnole Hesperia, Culturas del Mediterrâneo en juin 2015 (n°19, Madrid, Ibersaf Editores) pour son numéro spécial sur la littérature algérienne. Remis par la veuve de Dib à la revue, cette réflexion était alors inédite. Elle a été reprise en janvier 2016 par le site La Plume Francophone sous le titre «Curieux comportement des critiques français et européens en général à l’égard de nos livres» (choisi par le site).

Ameziane Ferhani
 
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