Pages hebdo Arts et lettres
 

Extrait : De l’essai d’Alice Kaplan

En quête de L’Etranger

Taille du texte normaleAgrandir la taille du texte

le 02.06.18 | 12h00 Réagissez

A force de se concentrer sur des thèmes ou sur des théories – esthétiques, morales et politiques –, les critiques ont fini par tenir pour acquise l’existence même du texte.

Ses biographes prennent soin d’évoquer la situation de Camus au moment de la rédaction de l’Étranger, mais leur attention se porte sur l’homme au détriment du livre. Il est vrai que Camus, le militant et l’humaniste, fut un personnage à la fois séduisant et admirable, mais, pour cette même raison, l’histoire de sa vie tend à éclipser celle de son écriture, plus sûrement encore que si l’homme avait été d’un tempérament mesquin ou ordinaire.

Certes, l’édition française définitive permet de suivre, à travers quelques variantes, l’évolution du manuscrit d’origine. Mais personne n’a encore raconté comment Camus a imaginé ce livre singulier, comment il l’a pour ainsi dire découvert en lui-même, ni comment ce roman a fini par être publié sous l’occupation nazie, dans des circonstances qui comptent parmi les plus complexes et les plus humiliantes de toute l’histoire de France.

Ce livre est un succès prodigieux, qui a bouleversé le genre romanesque, au point que l’avènement de l’Étranger dans le paysage littéraire peut apparaître comme une sorte d’accident de l’évolution – un accident qui aurait donné naissance à toute une nouvelle espèce. C’est pourquoi il m’a semblé que l’Étranger méritait sa propre biographie, une histoire de sa vie qui, certes reliée à celle de son créateur, en soit également distincte et séparée. (…)

Pndant deux mois, il travaille sur l’Étranger chaque jour et une partie de la nuit. Il constate qu’il peut abandonner la rédaction au beau milieu d’un paragraphe, partir travailler à Paris-Soir, revenir dans sa chambre d’hôtel et reprendre le texte au point précis où il l’a laissé, sans effort. Son passage à Alger républicain a fait de lui un journaliste rapide et agile, mais jamais Camus n’a rédigé avec une telle facilité un texte de fiction.

Il tient sa structure et ne tarde pas à imaginer le moule où il coulera ses divers éléments. Le roman sera en deux parties, avec six chapitres dans la première et cinq dans la seconde. Camus en est alors au dernier chapitre de la première partie, au moment où Meursault commet le crime qui le fera condamner à mort – un meurtre sur la plage. En avril 1940, après un séjour de deux semaines à l’hôtel du Poirier, les deux premiers chapitres se trouvent sur sa table et il entame le troisième.  (…)

Alors que l’Étranger a fait le tour du monde, touchant des millions de lecteurs et devenant l’archétype du roman moderne, alors que l’Algérie est sortie de sa sanglante guerre d’indépendance, offrant à sa population musulmane une nation et une citoyenneté, ce roman de 1942 n’en continue pas moins de poser une question lancinante : pourquoi, dans cette histoire, l’Arabe est-il privé de nom – et de parole ?

S’il est un reproche que le roman de Camus s’attire depuis sa publication, il tient à cet Arabe sans nom et sans voix abattu par Meursault sur une plage de l’Algérie coloniale. Edward Saïd fait brièvement remarquer, dans un essai qui compte aujourd’hui parmi les textes fondateurs des études post-coloniales : «Les Arabes de l’Étranger sont des êtres anonymes qui servent de toile de fond à la grandiose métaphysique européenne qu’explore Camus.»

Saïd écarte hardiment toute lecture «existentialiste» de Camus, qu’il préfère aborder à travers son contexte politique. Comme le notera par la suite l’écrivain américain Edmund White, c’est un peu comme si le meurtre sur la plage pouvait être réduit à une page de l’histoire récente.
Ce type d’approche, qu’elle soit existentielle ou politique, n’a pas grand rapport avec l’instinct créateur qui guide Camus en 1940. Pour lui, l’Étranger est un croquis en noir et blanc.

Il y représente un monde colonial brutal, où un homme peut être jugé pour le meurtre d’un Arabe sans que la cour daigne s’intéresser à la victime. l’Étranger n’est pas un roman réaliste, mais une vision personnelle, un cauchemar : Camus le considérait comme un «cliché négatif», l’envers de son humanisme.  (…)

Il n’est pas facile d’identifier les bases sociologiques du récit de Camus et de concevoir le quotidien des Arabes d’Algérie en 1930 et en 1940. Les rapports dont les «indigènes» font régulièrement l’objet dans l’administration coloniale, au cours de la Seconde Guerre mondiale, donnent un aperçu terrible de certaines situations que Camus s’est plu à inverser et à rendre plus abstraites.

La plage de Zéralda, dans les faubourgs d’Alger, est le site de l’une des pires tragédies des années de guerre. L’événement est signalé, mais de manière succincte, dans la première semaine d’août 1942 – alors que la plupart des Européens d’Algérie, Camus compris, prennent leurs vacances loin des villes.

Dans la rafle de Zéralda se combinent le colonialisme et la haine meurtrière et déshumanisante de Vichy. A l’été 1942, le maire de la ville, mutilé de la Première Guerre mondiale et retraité de la Poste, fait apposer une pancarte : «Accès à la plage interdit aux musulmans et aux juifs.» Cette pancarte voisine avec celle qui s’est toujours trouvée à cet emplacement : «Accès à la plage interdit aux chevaux et aux chiens.» La plage de Zéralda devient un douloureux symbole.

La jeunesse musulmane envahit la zone interdite, causant des dégâts matériels et dévalisant quelques cabanons, ces petites cabines de plage que l’on retrouve dans l’Étranger. Le maire organise alors une rafle : policiers, civils armés de fusils et gardes champêtres appréhendent tous les Arabes qu’ils peuvent trouver sur la plage et dans la campagne environnante. Quarante musulmans sont enfermés pour la nuit dans une cellule trop petite et mal aérée. Au matin, vingt-cinq d’entre eux sont morts asphyxiés, les quinze autres sont ramenés à la vie. Personne ne leur a jamais demandé leur nom. (…)

J’ai repensé à tous ces gens – Raoul et Edgar Bensoussan, Raymond Sintès, Meursault, l’Arabe sans nom – durant ma dernière matinée à Oran, tout en grimpant les trois étages d’un escalier orné de carreaux de faïence jusqu’à la salle des archives où, sur de larges tables, j’ai pu feuilleter les tomes reliés contenant les numéros des années 1930 de L’Écho d’Oran – bien plus faciles à lire que des microfilms.

J’ai commencé par l’année 1939, celle du dernier été de Camus à Alger républicain, à l’époque où il se rendait régulièrement à Oran pour retrouver Francine Faure. Dans le numéro du 31 juillet, un titre m’a sauté aux yeux : «A Bouisseville : une rixe sur la plage.» L’article était court mais riche en détails ; à ma grande surprise, il mentionnait à la fois Raoul Bensoussan et l’«indigène ». (…)

Le 3 août, pour assurer le suivi de l’article, le journal publiera une «brève» signalant que Kaddour Betouil a été placé en détention.
Le voilà donc, le nom de l’homme qui s’est bagarré avec les amis de Camus : Kaddour Betouil, 19 ans, domicilié à Aïn El Turck. Si les Bensoussan n’ont pas appris ce nom de la bouche des policiers, ils l’ont sans doute découvert dans le journal. Pourtant, ils ne l’ont pas précisé dans le récit qu’ils ont fait devant Todd, lequel n’a donc pu le mentionner dans sa biographie de Camus.

Les comportements que révèle l’article sont typiques de l’Algérie coloniale. Raoul Bensoussan, fort de sa nationalité française, est appelé «Monsieur» ; l’«indigène», dont on suspecte l’ébriété, est simplement « le nommé Kaddour Betouil». Les incidents de ce type sont assez fréquents pour que le journal oranais y consacre régulièrement, en dernière page, une rubrique intitulée «Les agressions».

L’étape suivante s’est avérée plus simple que prévu. La chance me souriait : Abdeslem Abdelhak, mon guide, habitait justement Aïn-el-Turck. Il connaissait le nom du jeune homme mentionné dans l’article, et m’a appris que celui-ci appartenait à une importante famille locale. Quelques semaines après mon départ, il a contacté cette famille. Kaddour était mort en 2002, mais son frère et sa sœur vivaient toujours à Aïn-el-Turck. Le nom exact était Touil, et non Betouil comme l’avait écrit L’Echo d’Oran.
 

 
Loading...
le dessin du jour
LE HIC MAZ

Mes infographies

El Watan Magazine

impact journalism days

 

Indépendance Algérie

 

El Watan Etudiant

Chroniques
Point zéro Repères éco
Loading...
Vidéo

vidéos

vidéos

Suivre El Watan

FacebookFacebook       TwitterTwitter
Télévision
Télérama       Télé Alger TV Algérie