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Réflexion . À propos de l’exposition au MaMa d’Alger

Design contre crise

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le 11.03.17 | 12h00 Réagissez

 
	Un immense potentiel créatif 
	que l’on continue à prendre 
	pour un luxe inutile !
Un immense potentiel créatif que l’on continue à...

Si vous avez envie de découvrir ce qu’est le design (mais aussi où en est le design algérien), allez au Musée national d’art moderne et contemporain d’Alger où se tient une exposition algéro-italienne consacrée à cette discipline qui est elle-même un condensé de plusieurs disciplines et fait partie de notre quotidien sans qu’on n’en ait toujours conscience.

Dans la tasse que nous utilisons pour boire notre café, le poste radio qui nous transmet les informations, la voiture ou le bus qui nous mène au travail, le stylo ou l’ordinateur qui nous sert à écrire, dans presque tous les objets et appareils qui nous entourent, jusqu’aux façades d’immeubles, le design est partout présent.

Il n’est pas seulement la forme des objets mais leur fonctionnalité. Pas seulement leur fonctionnalité mais leur ergonomie. Pas seulement leur ergonomie mais leur style et même leur esprit. Le mot «design» désigne non seulement la discipline mais également les qualités attachées à un objet traité par cette discipline puisque l’on peut parler du design d’un réfrigérateur, d’un fauteuil ou d’un avion.

A la jonction de l’art et de la technique, le design est fondamentalement lié, dans ses origines et son développement, à la production d’objets en série.
La double exposition («Le grand jeu de l’industrie» et «Le design italien rencontre le design algérien») que vous pouvez visiter au MaMa jusqu’au 18 mars suscite des remarques et des interrogations.

Organisée par l’ambassade d’Italie en Algérie et l’Institut culturel italien, en partenariat avec le MaMa, elle s’inscrit dans le prolongement de la célébration de la première édition de la Journée mondiale du design italien, le 2 mars, qui coïncidait avec l’ouverture du Salon international du Meuble de Milan.

Inaugurée samedi dernier par le ministre de la Culture et l’ambassadeur d’Italie, avec la designer Feriel Gasmi-Issiakhem comme commissaire, elle a pour particularité de réunir dans un même espace et sans séparation de nationalités les créations de 19 designers italiens et algériens avec une majorité de ces derniers.

Première remarque : cette cohabitation créative permet de déceler les similitudes (le partage d’un langage universel du design et, éventuellement, un fonds commun méditerranéen) ainsi que certaines distinctions liées aux références patrimoniales de chaque pays, d’ailleurs essentiellement présentes chez les Algériens.

L’affirmation des sources culturelles serait plus forte chez eux, tandis que leurs confrères italiens, plus impliqués dans la production en série et présents à l’échelle internationale, seraient moins enclins à exprimer leurs particularités culturelles, d’autant qu’ils appartiennent à une école qui a rayonné et rayonne encore sur le monde. 


Deuxième remarque : les créations algériennes se remarquent souvent par la modestie des moyens mis en œuvre. Cela s’explique par leur isolement qui les place plus en position de créateurs artisanaux que de designers intégrés à des réseaux industriels et commerciaux. Cet isolement se traduit par l’absence d’aide à la création, leur déconnexion du monde productif et l’impossibilité de mettre leurs talents au service de l’économie et de la société.

Mais, a contrario, ces difficultés les amènent souvent à redoubler d’ingéniosité et de créativité.
Troisième remarque : d’une manière générale, toutes différences individuelles mises de côté, on pourrait affirmer cavalièrement que les créateurs algériens présents à cette exposition sont loin de nous faire rougir et ils viennent confirmer l’immense potentiel créatif qu’ils portent en eux et que leurs confrères italiens peuvent leur envier parfois, parce que le fait d’être engagé dans un processus de production en série peut s’avérer très contraignant du point de vue artistique.

Cependant, un designer est un designer et il ne peut être seulement un artiste, qualité qui ne représente qu’un volet de son activité, l’autre consistant à apporter son art dans la compréhension d’un dessin industriel et commercial et sa traduction en réalité devant tenir compte de nombreuses contraintes de fabrication, de coût, de promotion, de distribution, etc. Certains théoriciens de l’art ont introduit une distinction entre «design d’auteur» et «design industriel». Si l’on retient cette vision, les designers algériens entrent, malgré eux, dans la première définition et demeurent plus des artistes, auteurs d’œuvres vouées, sinon condamnées, à être exposées et, éventuellement, vendues à des collectionneurs de beaux objets uniques.

L’indifférence de l’Etat à leur égard est criante, à plus forte raison en ces moments de crise où l’on chante les vertus salvatrices de l’exportation. Comment peut-on envisager que les produits algériens puissent s’imposer sur les marchés extérieurs où le design du moindre objet est décisif pour son attractivité et donc son écoulement et où la culture du design est profondément ancrée chez les consommateurs ? Les producteurs publics et privés ne font pas plus appel à la créativité des designers algériens et leurs préoccupations se limitent au mieux au design graphique des emballages. Même sur le marché national, les consommateurs algériens ont fini par s’habituer au traitement par le design des produits importés qu’ils achètent et, souvent, le «Made in Algeria» les rebute par le peu d’intelligence et de créativité investi  dans ses productions, à l’exception notoire de quelques producteurs, dans l’agroalimentaire, notamment.

Le design est devenu un élément discriminant de la concurrence commerciale nationale et internationale. L’exemple italien (lire ci-dessous), comme d’autres encore le montrent clairement. C’est en associant les designers en amont dans la conception même du produit, dans des équipes pluridisciplinaires où collaborent ingénieurs, techniciens, financiers et marqueteurs que l’on peut envisager des avancées économiques sérieuses.

Mesure-t-on le retard que nous avons pris même par rapport aux années 1970 où, dans le cadre pourtant d’une économie administrée dominée par des monopoles publics, quelques expériences intéressantes d’intégration du design avaient été menées dans les secteurs alimentaires, métalliques, plastiques ou textiles. La SNS (ex- Société nationale de sidérurgie) avait créé une cellule de design.  Sonatrach avait fait appel à Roberto Hamm, sommité du design typographique, qui avait créé un caractère arabe moderne, le «Tecnica», aujourd’hui utilisé dans le monde entier.

Les designers algériens, à chaque fois qu’ils ont pu montrer leur travail à l’étranger, ont suscité un grand intérêt, sinon des félicitations pour leurs créations. Cela s’est produit à maintes reprises depuis 2003, Année de l’Algérie en France, jusqu’en 2016 au Musée du design africain de Johannesburg ou encore à la Triennale de Milan. La seule alternative qui leur est offerte est, soit de poursuivre un travail de créateur isolé, incompatible avec la dimension véritable du designer, soit d’envisager une carrière ailleurs pour rejoindre leurs pairs qui y ont réussi. En effet, les noms de Abdi, Yamo, Chérif, Gasmi et quelques autres ont révélé au monde tout le potentiel dont nous parlons et qui a conduit certains à prendre le risque de créer en Algérie des agences de design, à l’image de Hania Zazoua ou de Assia Ould Kablia.

Œuvrant pour les grandes marques internationales du luxe, Chafik Gasmi est devenu une référence. Un certain Marwan Khiat a travaillé comme designer automobile chez Skoda. Etc.  Mais c’est ailleurs, tandis qu’ici, nous importons les produits qu’ils ont conçus en partie.
Quand donc se rendra-t-on compte que si l’on veut créer, comme affirmé par le gouvernement,  un nouveau «modèle de croissance» fondé sur la production et l’exportation, cela ne peut se faire sans injecter de la créativité ? C’est le message subliminal que dégage cette exposition au MaMa. 

Ameziane Ferhani
 
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