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Rodaan Al Galidi.Ecrivain

«Chaque langue est une fenêtre»

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le 11.11.17 | 12h00 Réagissez

«Chaque langue est une fenêtre»

Qui est Rodaan Al Galidi ?

Je suis né en Irak et je vis en Hollande et écris en néerlandais. Je ne suis pas un écrivain professionnel, mais j’aime les mots et, des fois, ils m’aiment aussi. Quand je voulais publier en arabe, je me suis trouvé face à un paradoxe : on demande à l’écrivain d’être reconnu pour le publier. On veut que tu sois poule avant d’être œuf.

En Hollande, les éditeurs m’ont ouvert les portes et on a longuement travaillé sur mes textes. La langue arabe est comme une chatte qui mange ses enfants. Un dirigeant arabe, voyant un homme bien habillé, lui a dit : «Parle-moi que je te voie.» La langue est notre image, elle est notre valeur.

Comment devient-on écrivain dans une langue étrangère ?

Chaque langue est un être. D’ailleurs, j’aime l’Algérien car il est habité par deux êtres : l’arabe et le français. On peut ne pas aimer les Français, mais on ne peut pas détester la langue française. Il y a des ennemis mais pas de langue ennemie. La langue est aussi une fenêtre qui permet à la lumière d’entrer. L’annuler c’est se trouver face à un mur et se priver d’une vue sur l’extérieur. Chaque langue appartient à toute l’humanité.

Comment avez-vous appris le néerlandais ?

Quand je suis arrivé en Hollande, je suis resté dans le camp de réfugiés neuf ans et demi ! Ayant plus de 18 ans et pas de papiers, je n’avais pas accès à l’école. Alors j’ai décidé d’aller à la rencontre de cette culture, comme les philosophes arabes ont appris le latin et le grec. Les Hollandais n’ont pas le contact facile, mais dès que tu veux apprendre leur langue, toutes les portes s’ouvrent. Pour moi, les Pays-Bas n’étaient plus un royaume, mais une école.

Parlez-nous de votre production romanesque…

Mon premier texte était un roman raté. Un échec patent  ! Personne ne l’a lu en entier, à part moi et l’éditeur. Le héros était un mouton qui a un travail, une maison et une voiture mais qu’on réduit toujours à «Tu es un mouton». Il affirme pour sa part qu’il est un intellectuel, mais que les autres n’arrivent pas à le voir : «Je suis un humain de l’intérieur et un mouton de l’extérieur et vous, vous êtes des humains de l’extérieur et des moutons de l’intérieur.» J’ai fait 350 pages avec ça. Un échec monumental. L’éditeur m’a demandé de ne plus écrire sur les moutons, les lapins ou sur tout autre animal !

Mais vous n’êtes pas resté sur cet échec…

Je suis ingénieur en génie civil, alors j’ai utilisé les éléments d’une maison comme personnages : le mur, la fenêtre, le robinet, les toilettes… Et le toit qui a peur que les autres le trahissent et qu’il s’écroule. Après deux ans d’écriture, je l’ai publié chez un autre éditeur. De nouveau : lamentable échec ! A partir de là, j’ai pensé à écrire des livres que les gens peuvent lire. Sur la Hollande, l’immigration, sur l’Irak, sur le soufisme, sur l’amour. Tout ce que je veux promouvoir, c’est la mixité et l’échange des cultures.

Peut-on dire que cette thématique du «rapport à l’autre» vous a été imposée comme écrivain arabe ?

Tout sujet est imposé. Le Coran commence par un ordre : «Lis». Dès notre naissance, tout nous est imposé. Beaucoup aimeraient être nés dans d’autres temps. Mais voilà, nous vivons sous obligation. La seule fenêtre est la langue. La langue néerlandaise s’est imposée à moi. Elle m’a sauvé du travail dans le chawarma et le nettoyage. Aujourd’hui, je vis mieux que le maire de ma ville. J’écris 6 mois et je lis 6 mois. Bon, j’aborde les sujets imposés, mais une fois que je captive le lecteur, je peux dire ce que je veux.

Quel effet voulez-vous avoir sur les lecteurs ?

La chose la plus importante est de ne rien changer chez lui ! Je ne veux le charger ni de haine ni d’amour. Tout ce que je veux, c’est de lui donner du plaisir à la lecture. C’est ce qu’offraient les contes des Mille et Une Nuits. Une échappatoire du quotidien.

Pour quel lecteur écrivez-vous. Le Néerlandais ?

Non. Le lecteur auquel je pense c’est moi-même. J’écris aujourd’hui et je me lis le lendemain. Si je souris ou que je baille, c’est que le livre est bon. Le meilleur compliment que j’aie reçu c’est une lectrice qui m’a confié : «Mon mari est décédé et je ne trouve plus le sommeil. Mais quand je lis vos livres, je baille et je dors.» Je l’ai remerciée vivement. Mes livres sont vraiment «locaux». On me lit en Hollande…

Et encore pas dans tout le pays. Au nord de la Hollande, on aime mes livres mais pas ailleurs. Mes livres sont des plats populaires que l’enfant de la ville apprécie mais que l’étranger évite de peur d’une indigestion.

Etes-vous un auteur néerlandais ou irakien ou alors hors nationalités ?

Le problème est que, d’abord, je ne me considère pas écrivain. Je suis un amateur. Je suis un ignorant qui joue avec des perles. Je manipule les mots avec douceur et cela me réussit. Je suis en désaccord avec une majorité d’écrivains arabes. On veut transformer nos jeunes en «modernes» quitte à les rendre étrangers à leurs sociétés ou en «conservateurs» au point de devenir étranger à leur propre corps. On endoctrine le lecteur, on le charge d’idées dangereuses ! Je ne suis pas pour un changement radical.

Je suis pour le changement lent, sans confrontation. Si on me donnait le choix entre changer l’Irak en une seconde ou en un siècle, je prendrais le changement de cent ans. Pourquoi ? Parce que les choses s’apprennent. Il a fallu sept jours à Dieu pour créer des concombres et des pommes de terre ! Je pense que c’est pour nous apprendre la patience. C’est une valeur que j’aime beaucoup dans notre culture.

Vous vous décrivez comme un écrivain «local». Est-ce un contre-pied aux écrivains qui aspirent à l’universalité ?

L’écrivain arabe rêve de devenir universel parce qu’il vit étranger en son pays. Moi je veux être local. J’ai écrit un livre sur la rue où je vis. Les gens ont apprécié, mais se sont demandé pourquoi j’avais si peu d’ambition. J’ai dit que mon ambition se suffit des cent mètres de cette rue. Prenez le monde et laissez-moi cette rue. Moi je veux rester petit.

Le local peut aussi ouvrir sur l’universel. N’était-ce pas le cas de Naguib Mahfouz ? Ce prix Nobel qui n’a jamais pris l’avion...

Moi je l’appelle Naguib Mahdhoudh (Ndlr  le chanceux). Oui c’est le plus local des écrivains mais je ne peux pas le lire. C’est un conteur. Je peux bien l’entendre raconter, comme j’aimais écouter nos vieilles en Irak, mais de là à le lire… Pour moi c’est un prix Nobel de la paix, j’aimerais avoir un Nobel de littérature.

Pensez-vous à écrire sur votre Irak natal ?

Je n’ai aucune nostalgie pour l’Irak. Tous mes amis sont morts. Il y a deux ans, mon frère est décédé dans une explosion et ma sœur à sa suite d’une crise cardiaque. Je suis né au milieu d’une guerre entre Arabes et Kurdes, j’ai grandi dans une guerre entre Iran et Irak, j’ai terminé mes études pendant une guerre entre Irak, Koweït et USA et j’ai fui une guerre entre l’Irak et le monde entier.

C’est une erreur d’aimer un pays seulement parce qu’on y est né. Il faut que le pays t’offre la paix et la dignité. Je n’ai trouvé ni l’un ni l’autre en Irak. Je n’ai même pas eu de passeport et la moitié de ma famille a été tuée. J’aime tous les pays du monde. Quand je suis en Algérie, j’aime l’Algérie, en Hollande, j’aime la Hollande…

Je ne veux pas mourir au nom d’un pays. Par ailleurs, pour écrire sur l’Irak, j’aurais besoin d’être un écrivain de génie et je ne suis qu’un écrivain en marge de la langue. Même Tolstoï ne pourrait pas raconter l’histoire de l’Irak ; si Dostoïevski vivait en Irak, il en aurait perdu sa philosophie ; si Proust était Irakien, il n’aurait pas écrit la recherche du temps perdu mais la recherche du frère perdu. Nos drames sont bien trop grands.         

Un dernier mot ?

En Algérie, j’ai vu quelque chose de très beau. La cohabitation pacifique entre différentes façons de penser. Je dis aux Algériens : ne croyez qu’en votre vie personnelle et oubliez les idéologies importées. Ne prenez pas les pays arabes comme exemple, regardez plutôt la Malaisie. J’ai vécu en Malaisie et ce pays me rappelle l’Algérie. Il y a deux langues, deux littératures, deux âmes. C’est une richesse et non un problème.

Parcours :

La chose est bien connue, les mouvements de population façonnent l’histoire de l’humanité. Il se trouve que l’impact des migrations actuelles, causées par les guerres qui sévissent en Afrique et dans le monde arabe, reste en grande partie impensé. Ces millions de réfugiés qui s’en vont vivre au Nord sont en train de créer des identités à venir. Beaucoup d’artistes ont certes abordé le sujet, souvent sous un angle humanitaire ou tragique. Mais qu’est-ce que les réfugiés eux-mêmes ont à nous dire ? C’est avec ces interrogations à l’esprit qu’au dernier SILA, nous avons rencontré Rodhan Al Khalidi, actuellement écrivain en Hollande après avoir fui l’Irak en 1998. Initié au néerlandais, il a écrit plusieurs romans et recueils poétiques sous le nom de Rodaan Al Galidi : Comment j’ai appris à vivre avec talent, Journal d’un âne, L’autiste et le pigeon… Ecrire pour oublier ses morts, pour retrouver le sommeil, pour ne pas travailler au kebab. Une littérature de l’ici et du maintenant et un grand éclat de rire face aux idéologies assassines. C’est ce que nous raconte Rodhan Al Galidi, jonglant sur le fil de l’humour ravageur pour ne pas sombrer dans le désespoir.

Walid Bouchakour
 
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