Pages hebdo Arts et lettres
 

Parution. Le dernier roman de Léonora Miano

Carré de dames

Taille du texte normaleAgrandir la taille du texte

le 17.12.16 | 10h00 Réagissez

 
	La lauréate du Prix Femina 2013 
	confirme son goût du risque.
La lauréate du Prix Femina 2013 confirme son goût du...

S'il existe une auteure africaine qui ne laisse personne indifférent, c'est la camerounaise Léonora Miano.

Elle se distingue d'abord par une écriture très élégante, mais aussi par toutes les idées iconoclastes qui saturent ses romans. Ce cocktail littéraire a été du goût de la critique et des lecteurs de tous bords, ce qui lui a valu plusieurs distinctions, comme le prix Bernard Palissy et surtout le Goncourt des lycéens en 2006 pour son roman «Contours du jour qui vient» et la suprême consécration en 2013 avec le prix Fémina pour «La saison de l'ombre».

Dans son nouveau roman, paru à la rentrée 2016 et intitulé «Crépuscule du tourment», on ne sait plus à quel genre se vouer. Est-on dans un essai ? Dans un manifeste post-féministe contre les hommes et la pensée occidentale dominante ? Ou dans une forme romanesque qui épouserait tous les genres de l'écrit ? Le lecteur est déstabilisé par le dispositif narratif mis en place et la scénographie générale de cet objet écrit aux contours mal définis. En effet, le malaise persiste jusqu'à la dernière page et le dénouement n'arrange rien à l'affaire.

Désigné en couverture en tant que roman, «Crépuscule du tourment» se veut polyphonique et donne successivement la parole à quatre femmes. Elles la prennent donc à tour de rôle pour dresser un portrait peu reluisant du jeune Dio. Ce dernier revient dans le sud, au pays du «prince des côtes » après un long séjour dans le nord. Son pays d'origine est peut être le Cameroun comme l’affirme la quatrième de couverture.

Mais Léonora Miano entretient la confusion spatiale pour nous emmener dans le pays de l'incertitude et un monde qui ne comporte que deux entités : le nord et le sud. On découvre au fil de la narration que le nord a bâti son hégémonie sur l'exploitation du sud et, malgré l’indépendance, le sud continue à souffrir de la primauté du nord. Ahmadou Kourouma et son fameux «Sous le soleil des indépendances» est passé par là.

Le monologue de Madame, l’une des quatre personnages, occupe plus de 80 pages sur 280, tel un long plan séquence de cinéma, où elle assène ses vérités sans la moindre nuance. Le lecteur apprend qu'elle descend d'une famille riche et que son mari Amos, rejeton d'un ancien administrateur colonial autochtone, vit chez elle car c'est elle la propriétaire de la maison. Et, pour sauvegarder l'honneur de la famille, elle veille à réparer les préjudices causés par son vaurien de mari, qui est dépensier, jouisseur et violent.

C'est une femme délaissée mais qui se console en essayant de bien élever ses enfants : Tiki sa fille et Dio, objet de tant d’attentions. Enfin, elle se sent trahie par ce fils qui revient de France avec sur les bras une femme et un enfant qui n'est pas de lui. Madame va tout faire pour casser cette union car cette Ixora qu'elle traite de «sans généalogie» est veuve et de rang inférieur. Á la fin de son monologue, on apprend que le seul véritable amour de Madame, fut une certaine Esh rencontrée lors d’un voyage à Paris.

Puis interviennent dans cette chorale féminine à quatre voix les deux compagnes de Dio. D’abord Amandla, la première épouse délaissée. Elle relate dans sa diatribe l'indifférence de son mari, ses amours heureuses avec un certain Misipo et la prépondérance de Madame sur le clan. Comme Madame, Amandla s'attribue le beau rôle dans le réquisitoire qu'elle dresse contre Dio et les autres hommes. On frôle parfois le pathos avec elle, ce qui nuit au texte, censé mettre en avant des femmes puissantes et autonomes. A la fin de son discours, Amandla cède la parole à Ixora, la femme par qui le scandale est arrivé. Celle-ci raconte dans le détail les circonstances de sa rencontre avec Dio.

Elle apprend aux lecteurs qu'il était l'ami intime de son défunt mari et qu’il les avait soutenus dans leur deuil, elle et son fils. Avec le temps, elle s’attache à Dio, jusqu'à le suivre en Afrique et à abandonner une situation enviable de professeure. Ce voyage est pour elle une sorte de retour aux sources car, d'origine antillaise, elle pense retrouver la terre des ancêtres. Ce contact avec le continent africain lui permet de s'initier à certains rites et de rencontrer un nouvel amour.

En apothéose, l'auteur clôt son roman par le témoignage de Tiki, la petite sœur de Dio, qui se positionne contre la domination masculine et montre qu'elle est émancipée et très lucide. Par bien des aspects, elle apparaît comme le personnage sans doute le plus proche de l'auteure qui, tout au long de son roman, fait dialoguer les généalogies diasporiques africaines qui essaiment le monde depuis l'instauration de cette ignominie qu'est l'esclavage.

Elle rejoint ainsi l'idée du «Mentu», c'est-à-dire une réflexion sur la condition d'être africain pour surmonter ce qui conteste son humanité et la met en péril. Léonora Miano use et abuse de la rhétorique judiciaire pour charger Dio dont tout le monde parle sans qu'on entende sa voix ou sa défense face aux différents réquisitoires dressés contre lui en tant qu'homme-objet. «Crépuscule du tourment» suscite de nombreux questionnements, notamment sur les idées discutables qu'il véhicule.


Léonora Miano, «Crépuscule du tourment», Ed. Grasset, Paris, 2016.        
 

Slimane Aït Sidhoum
 
 
Votre réaction
 
El watan a décidé de suspendre provisoirement l’espace réservé aux réactions des lecteurs, en raison de la multiplication de commentaires extrémistes, racistes et insultants.
 
le dessin du jour
LE HIC MAZ

Mes infographies

El Watan Magazine

impact journalism days

 

El Watan Etudiant

Indépendance Algérie

 

Vidéo

Constantine : Hommage à Amira Merabet

Constantine : Hommage à Amira Merabet
Chroniques
Point zéro Repères éco

Suivre El Watan

FacebookFacebook       TwitterTwitter
Télévision
Télérama       Télé Alger TV Algérie