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Alger. Journées internationales de la philosophie

Belles pensées

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le 18.03.17 | 12h00 Réagissez

Belles pensées

C’est en effet un bien vaste sujet que celui du «beau» qui a été abordé sous divers aspects au cours des conférences et débats qui se sont tenus les 11 et 12 mars derniers à l’Institut français d’Alger.

Si la question du beau évoque en premier lieu les arts, et en particulier les beaux-arts, elle ne s’y cantonne certainement pas. Les intervenants ont mis en avant la définition large de la beauté. Le philosophe français, André Comte Sponville, s’il n’a pas pu répondre positivement à l’invitation des organisateurs, a envoyé un texte où il esquisse les contours de cette notion complexe : «Est beau tout ce qui est agréable à voir, à entendre ou à comprendre, non à cause de quelque autre chose qu’on désire ou qu’on attend (comme la vue d’une fontaine plaît à l’assoiffé), mais en soi-même, et indépendamment de quelque utilité ou intérêt que ce soit.

Le beau se reconnaît au plaisir qu’il suscite (être beau, c’est plaire) mais se distingue de la plupart des autres plaisirs par le fait qu’il ne suppose ni convoitise ni possession : il est l’objet d’une jouissance contemplative et désintéressée.» Voilà qui est posé.

Une des conférences les plus instructives de ces journées ne fut pas donnée par un philosophe de métier, mais par un spécialiste de l’architecture. Il s’agit de Youcef Chennaoui (Ecole polytechnique d’architecture et d’urbanisme d’Alger) qui s’est proposé d’interroger la place et la définition du beau en architecture, dans le monde, puis dans les réalisations des architectes algériens durant les trois dernières décennies. Le conférencier a montré comment l’approche de la beauté a évolué depuis les antiques (Vitruve) privilégiant l’harmonie et la symétrie avec les proportions du corps humain pour modèle, jusqu’à l’architecture high-tech apparue dans les années 90’ avec des structures aux formes audacieuses, des façades presque transparentes et une recherche de la performance technique.

Entre les deux, de très nombreux courants, dont Chenaoui a énuméré quelques particularités. Il évoquera par exemple l’école du Bauhaus qui a tenté de concilier technique, artisanat et art abstrait, ou encore l’école postmoderne qui n’hésite pas à citer les codes des anciens courants dans des formes sculpturales qui abordent le beau, non plus comme abstraction, mais comme représentation. Après un survol fort synthétique et didactique de ces courants, Chenaoui a abordé les tendances de l’architecture actuelle en Algérie (des années 80’ à nos jours). Le conférencier a choisi délibérément les réussites architecturales. «La laideur prime sur la beauté sur le terrain, a-t-il reconnu. Mais j’ai choisi les réussites car l’histoire de l’architecture s’écrit à partir des œuvres d’art». Les exemples donnés montrent différentes postures face aux alternatives : moderne/ancien, local/universel…

Dans les pire cas, cela donne des pastiches superficiels de l’architecture régionale ou une imitation irraisonnée de l’architecture occidentale. Mais il existe également des exemples de constructions qui affichent de véritables choix esthétiques et architecturaux. Chenaoui évoquera par exemple le ministères des affaires étrangères (Halim Faïdi) qui réinterprète les codes du patio à une nouvelle échelle ou la bibliothèque communale du Télemly (Larbi Marhoum) dont la façade rappelle les tableaux de Mondrian… Répondant à une question du public, il dira que «le beau en architecture n’est pas seulement dans l’ancien», rappelant que des constructions contemporaines ont été classées au patrimoine culturel de l’humanité. Une réflexion d’architecte qui vaut certainement au-delà de sa discipline.

Initiatrice de ces Journées de la philosophie, Razika Adnani a donné une communication autour du beau dans la vie quotidienne sous l’intitulé : «Le beau ou l’exigence pratique». La philosophe s’est demandée dans quelle mesure peut se réaliser au quotidien le fameux adage «joindre l’utile à l’agréable», et inversement. Puisant dans les textes des philosophes David Hume, Emanuel Kant, Hannah Arendt ou encore du poète Qudama Ibn Jaafar, elle posera le beau comme un plaisir indépendant de l’intérêt ou de la fonction qu’on peut attribuer à un objet. Elle évoquera également les tenants d’un art utilitaire où le beau est subordonné à un objectif donné avec des citations puisées chez Socrate, Léon Tolstoï ou Saint Thomas d’Aquin.

Egalement islamologue, Adnani s’est interrogée sur la place du beau dans les écrits des penseurs musulmans. Elle estimera que le beau y est souvent lié à la morale (beauté du comportement) ou à la métaphysique (beauté du divin). La question de la beauté des objets ou de l’art serait peu évoquée par ces auteurs. Elle citera toutefois l’exception du savant encyclopédiste Ibn Haytham qui s’est intéressé à l’esthétique, ou encore à l’algérien Malek Bennabi qui a analysé la dégradation du sens esthétique dans la société de son temps. Adnani abondera dans ce sens en assurant que l’absence de la beauté dans notre société serait une des causes de la migration vers l’Occident. Elle affirmera que «les sociétés musulmanes» n’accordent pas l’intérêt nécessaire à la beauté de leur environnement et s’intéressent plus volontiers à la beauté des actes. Une conclusion pour le moins étonnante quand on connaît la variété, dans le temps et l’espace, que peut recouvrir l’expression essentialiste de «société musulmane».

On pourrait tout autant lier cette dégradation de l’environnement et cette absence du beau à des dysfonctionnements politiques et sociaux que lesdites «sociétés musulmanes» partagent actuellement avec beaucoup de voisins de l’hémisphère sud.

Si le beau n’est pas l’apanage de l’art, ce dernier reste tout de même le champ où cette notion est la plus invoquée et discutée. Rachida Triki, professeur de philosophie à l’université de Tunis, a magistralement parcouru l’évolution de la question du beau dans l’art. La présidente de l’Association tunisienne d’esthétique et de poétique a rappelé l’approche de Platon qui tenait la mimésis (imitation de la nature) pour un leurre qui suscite des émotions hors de proportion.

Ainsi, il n’acceptait dans sa cité idéale que le musicien et l’architecte, ces derniers œuvrant, à son sens, dans le cadre des mathématiques et de la raison. Elle évoquera par ailleurs la beauté formelle chez les auteurs latins et l’approche de Kant qui rapporte la beauté au récepteur et à sa sensibilité. Après ce tour d’horizon, Triki abordera la question que beaucoup se posent avec acuité : quelle place pour le beau dans l’art contemporain ? Elle rappellera avec Gilles Deleuze que l’art s’est émancipé de la représentation et que la création devient «ligne abstraite mutante».

Triki souligne que l’œuvre d’art n’est plus seulement objet de délectation esthétique, mais porte elle-même une critique (rendant ainsi très complexe la tâche du critique !). Le spectateur est sollicité de façon interactive et l’œuvre d’art se présente comme une action, une performance, qui prend sens non seulement par sa forme mais aussi par l’intention, le contexte, la réception… Elle rappelle à ce propos les travaux du critique Irvin Panovsky qui a mis en relief les motivations historiques et sociales, ainsi que l’importance de la réception dans la création artistique. Dans l’art contemporain, l’effet esthétique n’est plus prioritaire et l’œuvre d’art se joue des jugements, souligne la conférencière. Renvoyant aux travaux de la sociologue Nathalie Heiniche, Triki affirme que la valeur de l’œuvre d’art contemporain tient dans l’implication de l’artiste et l’adéquation de l’œuvre avec ses intentions.

L’art contemporain ne consiste pas à faire «n’importe quoi», comme on l’affirme souvent. Seulement, sa valeur ne vient plus uniquement de son rapport à un quelconque modèle du beau. Désormais, c’est l’expérimentation qui compte, sans oublier le rôle des médiateurs (critiques, galeristes, collectionneurs…) qui forment ce qu’on appelle le marché de l’art. Ce marché de l’art implique-t-il un art du marché ? Autrement dit, un art dont la principale valeur serait marchande. La question mériterait peut-être une autre conférence. Ces journées ont eu le mérite de poser beaucoup de questions et d’ouvrir les débats auprès d’un public large et varié. 
 

Walid Bouchakour
 
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