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Oran : Conférence sur deux figures de l’art algérien

Baya et Khadda

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le 24.02.18 | 12h00 Réagissez

Une très belle conférence, organisée samedi dernier à la salle Emir Abdelkader du centre Pïerre Claverie d’Oran, a ramené deux éminents artistes-peintres, Khadda et Baya, sous le feu des projecteurs.

Cette conférence a été donnée par Benamar Mediène, illustre intellectuel algérien, docteur en sociologie et titulaire d’une habilitation professorale en philosophie et histoire de l’art. Ce spécialiste de Kateb Yacine et d’Issiakhem a enseigné aux universités d’Oran et d’Aix-en-Provence.

En débutant la conférence, le Pr Mediène a voulu établir un parallèle entre le parcours artistique de ces deux artistes et l’histoire de l’Algérie. Les deux sont nés, à peu de chose près, durant les années 1930, c’est-à-dire en pleine commémoration par les autorités coloniales du centenaire de «l’Algérie française». Baya est Algéroise, Khadda est né aux environs de Relizane.

Ces années-là ont vu naître nombre d’artistes et d’écrivains algériens qui vont, par leurs talents, bouleverser à leur manière l’ordre établi, à l’image d’Issiakhem né en 1926, de Kateb Yacine en 1929 ou de Baya et Khadda en 1931. Des Algériens issus de milieux modestes mais qui vont, par leurs créations, entrer dans un monde aux accès verrouillés à cette époque : celui de l’art et de la culture.

Et c’est très jeunes qu’ils ont commencé. Ainsi, Kateb Yacine pouvait se targuer d’avoir été présenté par Louis Aragon pour sa conférence sur l’Emir Abdelkader organisée à Paris en mai 1947. Et, la même année, au mois de septembre, toujours dans la capitale française, «une frêle jeune fille» expose dans la prestigieuse galerie Maeght.

La manifestation est inaugurée par un certain Pablo Picasso et un certain André Breton. Son nom est Baya et elle n’avait alors que 16 ans. «Ces deux événements singuliers sont annonciateurs de quelque chose qui va se passer», affirme Benamar Mediène. Baya ne parle pas français et est orpheline.

Elle vit chez sa grand-mère qui travaille comme femme de ménage. Baya avait une particularité : elle n’arrêtait pas de triturer l’argile et de dessiner. Elle est remarquée par l’architecte Jean de Maisonseul et, à partir de là, des portes commenceront à s’ouvrir pour elle. «Ces artistes sont nés pendant l’apogée du colonialisme français, mais aussi son déclin», dira le conférencier.

Baya est née le 12 décembre 1931 à Bordj El Kiffan. Elle perd son père à l’âge de 3 ans et sa mère à 6 ans. Son nom patronymique est Fatima Haddad. Après avoir épousé Cheikh Mahfoud, grand maître de musique andalouse de Blida, elle devient madame Mahieddine et donne naissance, entre 1953 et 1963, à six enfants. Durant cette période centrée sur sa famille, elle cesse de peindre. «Le monde de Baya est un monde de Rimbaud jeune : un monde de rêve. Inaccessible, mais possible.

Un monde d’oiseaux magnifiques et de couleurs. La joie dans le sens mystique du terme. Sa grand-mère la laisse libre, ne veut pas qu’elle devienne comme elle une femme de ménage.» Pour souligner la sensibilité de Baya, Mediène relate : «Quand sa mère était agonisante, elle s’allongeait sur son flanc avec l’espoir de prendre un peu de son mal. C’était ça, Baya…» A propos de cette artiste hors du commun, l’écrivaine algérienne Assia Djebar avait déclaré un jour que Baya était la première artiste-peintre algérienne à avoir exposé à l’internationale.

Ce qui signifie, de manière importante que le premier artiste-peintre algérien mondialement reconnu était une femme. Benamar Mediène a informé l’assistance que Picasso avait non seulement assisté au vernissage de l’exposition de Baya à Paris, mais il l’avait prise chez lui, dans le sud de la France. «Ici, tu vas peindre, ici tu vas sculpter», lui avait-il dit. Il était fasciné par cette jeune fille qui travaillait «aussi vite et aussi bien». Le grand peintre Braque, de son côté, l’avait accueillie, lui aussi dans son atelier.

Mohamed Khadda a suivi, pour sa part, une trajectoire que Mediène qualifie de «dramaturgie insupportable». Il vivait dans une famille pauvre. Son père et sa mère étaient tous deux aveugles. Son grand-père avait été exproprié de sa ferme. Révolté, il a fini par tuer le colon à l’origine de sa dépossession, ce qui lui a valu une déportation au bagne de Cayenne avant d’être exécuté. Son père, quand sa vision n’était pas complètement éteinte, travaillait en qualité de palefrenier, avant d’être docker. Sa mère, elle, était complètement invalide.

La famille s’était installée à Mostaganem. Khadda finit par trouver du travail dans une imprimerie qui se nommait Aïn Sefra, comme la ville algérienne aux portes du désert. Là, Khadda a affaire aux lettres, aux mots. «Cette relation tactile, du bout des doigts, avec la lettre est encore un élément qui va nourrir l’imaginaire de Khadda. Il évolue dans un univers de lettres. Il avait une belle formule du noun, la lettre arabe, qui lui rappelait un sein de jeune fille. Il avait une façon poétique de voir dans la lettre ce qui symbolise le féminin.»

D’ailleurs, poursuit Mediène, en 1944, son enseignant lui avait dit d’emblée qu’il était doué et ferait des études brillantes, ce qui était impossible «vu son extrême pauvreté». Khadda commence par composer des poèmes qu’il envoie à des revues. «Il avait un sens de la rime, mais sans plus, il n’a donc pas été publié», précise le conférencier. Mais pas du tout vexé, il a continué sereinement à chercher sa voie.

Durant cette même période, il fait la connaissance d’un autre artiste, Abdellah Benanteur – qui nous a d’ailleurs quittés au début de cette année –, qui deviendra son ami et complice. Khadda est ébloui par le paysage de Mostaganem. «Il respire, il s’abreuve l’esprit de cette géographie de verdure, de roche, de grottes et de pierre. Cependant, il sent que quelque chose est enfermé dans cette pierre, et ce n’est que plus tard qu’il apprend, par l’histoire, que c’est là, dans ces lieux, que de terribles enfûmades ont eu lieu.» Il avait aussi pour coutume de s’arrêter pour admirer un olivier.

Cet arbre finit par devenir une obsession, voire même une véritable identification. «C’est-à-dire, souligne Mediène, qu’il s’identifie à ce sujet, à cet arbre aux formes torturées qui est l’olivier, à cette belle couleur de gris et de vert argentés, à la sonorité musicale des feuilles quand il y a du vent, et à cette formidable nourriture qu’il nous donne.» Quand il avait un peu d’argent sur lui, il allait à Oran, à la galerie Colline, boulevard de la Soummam, tenue par un certain Martin, apparenté à Albert Camus et qui lui rendait souvent visite.

Dans cette galerie, Khadda découvrait ce qui se faisait alors en matière de peinture. C’est là, d’ailleurs, qu’avait exposé l’artiste Abdelkader Guermaz, originaire de Mascara. Quelques années après, en 1953, Khadda part en France avec Benanteur. Ils vont entrer à l’Ecole libre de peinture, dans le quartier de Montparnasse, où de grands peintres venaient dispenser des cours. «Ils s’y inscrivent et prennent des cours de peinture.

Ils apprennent l’art dans sa diversité extraordinaire.» Nous sommes dans les années 1950, «une époque où la gauche française était l’élément la plus avancée dans la culture», dit Mediène. C’est peut-être pour cette raison que Khadda épouse les idées communistes qui resteront les siennes jusqu’à la fin de sa vie. Parmi les tableaux de Khadda, il y a celui appelé «Torture» où il mêle figuratif et abstraction. «Un Gernica à l’échelle individuelle», résume Mediène.

Un tableau qui fait penser à Maurice Audin, arrêté par l’armée française, torturé puis disparu. «On voit bien une tension dans ce tableau, comme une décharge électrique, un homme avec, derrière lui, une espèce de herse qui le transperce». En somme, on peut dire que l’Algérie a de la chance d’avoir eu des artistes de l’envergure et de la trempe de Baya et de Khadda et il est injuste de les voir plonger dans l’oubli. Aucune rue, aucun boulevard, aucune école d’art ne porte par exemple le nom de Baya. Une réhabilitation de ces monstres sacrés de l’art est plus que jamais nécessaire. 

Akram El Kebir
 
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