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Parution. «Esprit bavard», le retour

Au tourne-feuilles

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le 08.07.17 | 12h00 Réagissez

Khadidja Chouit sait de quoi elle parle quand elle affirme que l’édition 2017 d’Esprit bavard, la deuxième en fait, fut «un très long accouchement, assorti d’un forceps».

Ce produit éditorial, innovant en Algérie, se définit «à mi-chemin entre le magazine et le livre» où «l’aller-retour entre le passé et le présent est un choix éditorial délibéré». On pourrait aussi le qualifier de catalogue des mouvances artistiques et littéraires, des idées et valeurs en cours, des tendances esthétiques et de leurs iconographies avec quelques flash-back sur l’histoire.

La publication n’a cependant pas la prétention de l’exhaustivité. Et donc, pas question d’un inventaire détaillé, façon monographie. Plutôt une tentative de fournir assez de textes et d’images pour permettre aux lecteurs et lectrices de prendre la température de la société et du pays à un moment donné, voire d’humer l’air d’une «Algérie autrement dite, autrement vue», comme le suggère son sous-titre. Ce concept a pris naissance en 2011 par une première publication qui, assez vite, avait gagné les faveurs des passionnés et des curieux. Il a donc fallu six années pour récidiver.

A priori, rien de méchant puisque son principe original, au contraire d’une revue, n’est lié à aucune périodicité. Sa fondatrice et gérante espérait cependant un rythme de parution plus rapproché, peut-être même annuel. Mais il a fallu, entre-temps, changer d’entité, le premier Esprit bavard ayant été porté par les éditions Sencho, aujourd’hui disparues, pour donner lieu à une nouvelle structure essentiellement dédiée à la publication : Esprit Bavard Edition.

Il a fallu aussi capitaliser la première expérience, en tirer quelques inévitables leçons et projeter sur l’avenir car réussir du premier coup n’est pas toujours un cadeau lorsqu’il faut rééditer l’exploit, au moins au même niveau. Enfin et surtout, il a fallu disposer du financement, ce qui, à plus forte raison (ou déraison), relève de la plus grande incertitude dans le secteur de la culture. Les deux premières épreuves surmontées, celle-ci devenait encore plus hasardeuse avec la crise économique : tarissement des fonds d’aide, retrait des entreprises sponsors, augmentation des coûts d’impression…

Edifiée par l’exemple de Radio M qui avait recouru par deux fois et avec succès au financement participatif, Khadidja Chouit s’est donc engouffrée dans cette voie dont elle ignorait au départ les mécanismes. Le 15 janvier 2017, elle inscrit donc son projet sur une plateforme internationale de crowdfunding, un peu comme un message mis dans une bouteille jetée dans l’océan d’internet.

Le succès de la première expérience et la présentation attirante du nouveau projet font qu’en douze jours, les fonds recueillis atteignaient un tiers de la somme de 8000 euros. Et à la fermeture de l’appel, après un mois de communication intense, Esprit bavard (partie II) avait recueilli 8205 euros, soit 103% de l’objectif.

Pari gagné, ce qui fait aussi de cette édition un bel exemple de ténacité et un encouragement concret pour tous les créateurs, auteurs et organisateurs culturels à la recherche de financements alternatifs en ces temps de vaches maigres. Il est dommage que les deux tentatives de créer des platesformes algériennes de crowdfunding aient échoué en raison du retard de l’Algérie, le paiement en ligne demeurant toujours impossible !

Les contributeurs, dont la liste figure en fin d’ouvrage (sauf demande d’anonymat), recevront prochainement leurs exemplaires. Quant aux futurs lecteurs et lectrices, c’est en librairie qu’ils pourront les acquérir et, éventuellement, par colis.  Mais il est temps de parler de ce nouveau-né. Avec 208 pages et son format toujours aussi confortable visuellement, Esprit bavard II présente une belle vitrine contemporaine, bien que nous trouvions la couverture du premier plus expressive. Au-delà de cette préférence personnelle, la nouvelle identité visuelle respire l’originalité et l’élégance.

Impeccable de rigueur sans tuer la fantaisie, elle a été conçue par le studio graphique Chimbo qui réunit Louise Dib et Riad Hamed Abdelouahab, deux jeunes créateurs de talent dont l’imprimerie Ed Diwan a su rendre les idées et audaces avec une qualité graphique qui donne au final un bel objet esthétique et culturel, digne de figurer dans une vraie bibliothèque. La consistance, la forme et le soin apporté aux publications sont une véritable préoccupation éditoriale aujourd’hui comme cela a été abordé lors de la célébration, la semaine dernière, du 160e anniversaire de l’imprimerie Mauguin de Blida.

De fait, comme son aîné, Esprit bavard II, se distingue par sa générosité iconographique. En plus des illustrations qui accompagnent les textes, il offre quatre beaux porte-folios consacrés aux photographes de la nouvelle génération : Shahrazed Guir (mais en dessinatrice cette fois-ci), Nassim Rouriche, le collectif 220 et Lotfi Mokdad. A ces voyages visuels vient s’ajouter une belle surprise : la bande dessinée de Gilles Kramer, A la recherche du tombeau d’Alexandre le Grand, 46 planches qui nous promènent dans l’Egypte d’aujourd’hui sur les traces du passé. Ceci précédé d’un travelling historique sur le 9e art en Algérie par le journaliste et écrivain Lazhari Labter.

Côté cinéma, la publication fournit de belles pages. Abdelmadjid Kaouah livre une belle histoire des ciné-clubs algériens, véritable mouvement culturel qui a diffusé la cinéphilie ainsi que l’esprit critique partout et dans tous les milieux. On trouve ici une interview de Mohamed El Keurti du ciné-club de Mascara qui fêtera cette année son trentième anniversaire.

Belles contributions également de Lakhdar Mariche et Latifa Lafer dans ce bouquet d’articles vivants sur le 7e art où il est question aussi des nouveaux cinéastes avec un focus sur Tariq Teguia. On relèvera l’excellent article de Samia Khorsi dont la plume sensible et élégante irrigue plusieurs recoins de cet Esprit bavard II. Elle traite de l’art officiel, de ses symboles et discours, en relevant le côté kitsch de ses visuels mais en sachant apprécier son charme désuet.

Son analyse s’appuie entre autres sur des clichés de Nacer Medjkane, sans doute l’un de nos meilleurs photographes qui a su capter des profondeurs socio-culturelles parfois insoupçonnées de l’Algérie, notamment dans les années 80’. Plus avant, le peintre Areski Larbi s’est investi aussi dans la photo à travers La Liste, damier de dizaines de portraits d’intellectuels et d’artistes. Une façon de répliquer aux listes préparées par les terroristes dans les années 90’ pour cibler ces catégories, et de clamer un «rana h’na» (nous sommes là) des hommes et des femmes voués à l’esprit, à la création et à l’expression.

Presse d’aujourd’hui et combat d’hier s’étend sur la presse nationale, depuis quelques expériences édifiantes de journaux jusqu’à la naissance du MJA (Mouvement des journalistes algériens) en 1988. Pour être intéressante, cette partie est un peu «impressionniste», négligeant des aspects ou faits importants et traitant le présent de manière très rapide. M’hamed Rebah s’est penché sur les Pieds-noirs et Pieds-rouges et notamment ces derniers que leurs opinions de gauche ou humanistes avaient conduits à venir en Algérie après l’indépendance pour mettre leurs compétences au service de la reconstruction et du développement. 

Dans Mémoire en fragments d’art des années 90’, Saadia Gacem se propose de lire la décennie noire du pays à travers les expressions artistiques, ou l’inverse parfois. Un sujet qui revient souvent ces derniers temps dans les rencontres et discussions et qui méritait cette mise en valeur, en attendant des recherches approfondies en histoire de l’art.

Sur le même registre mais au présent, Dalila Ziani invite à découvrir les nouveaux territoires de l’art, présentant ces lieux qui ont ouvert ou ouvrent ces dernières années, du fait d’initiatives privées ou associatives, et qui, progressivement, imposent leur dynamique dans le paysage culturel.

La chorégraphie et la danse se manifestent à travers Nacera Bellaza et sa compagnie qui demeurent attachées à l’Algérie. Le volet histoire de la publication propose une galerie de portraits de grandes dames de l’histoire du pays depuis l’Antiquité, affirmant dans la diversité des époques et des contextes une certaine permanence de la féminité, souvent occultée ou amoindrie.

Soulignons l’article captivant d’une certaine Karimene Touabbya qui évoque avec précision et érudition un parler ancestral en voie de disparition : celui de Jijel dont la richesse des sources et des tournures illustre bien celle du patrimoine linguistique vivant (pour combien de temps encore ?) de l’Algérie. Mohamed Boudjemaa nous raconte avec nostalgie ses souvenirs de l’école
coranique, un texte aussi instructif que plaisant.

Il est aussi l’auteur dans cette édition d’un récit admirablement écrit sur les 150 étudiants et étudiantes que la Chine populaire avait envoyés à Alger à la fin des années soixante pour apprendre l’arabe et le français. Au-delà du fait et de ses anecdotes, un flash-back succulent sur toute l’Algérie de l’époque et notamment la Cité Universitaire de Ben Aknoun, la fameuse «Cuba» d’Alger.

Esprit bavard II propose également un portrait en «super girl» de la moudjahida Louisette Ighilahriz, une manière d’actualiser cette figure émouvante de la guerre de Libération nationale dont le combat n’a pas cessé après l’Indépendance. Il est question aussi des viols commis durant la guerre que Mouloud Feraoun avait dénoncés dans son Journal et qui demeurent couverts à ce jour par le tabou. Notons encore dans ce volet féminin, une interview de la jeune cinéaste Bahia Bencheikh-El-Fegoun autour de son film H’na barra (Nous dehors) qui interpelle la présence de la femme dans l’espace public, le corps, le voile...

On ne manquera pas enfin de relever la partie consacrée au système scolaire à travers plusieurs textes : L’école est finie ? ; Guerre à la mixité ; Un instit à Azguer. N’oublions pas les nouvelles littéraires qui viennent renforcer la diversité de la publication en regrettant toutefois que la littérature actuelle, en dehors des coups de cœur recommandant quelques ouvrages, n’ait pas fait l’objet, comme le cinéma, d’un regard plus large.

Mais, bon, il faut en garder pour les futures éditions. Voilà pour ce survol d’une publication qui ne comprend volontairement aucune publicité et qui, à cheval entre l’information, l’art et la littérature, s’efforce de renouveler la vision de la culture, de la société et de l’histoire avec une touche de fantaisie. Une lecture idéale de vacances. 

Ameziane Ferhani
 
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