Pages hebdo Arts et lettres
 

Commémoration . L’année du centenaire de Mouloud Mammeri

Amusnaw de son temps

Taille du texte normaleAgrandir la taille du texte

le 04.03.17 | 12h00 Réagissez

Pour célébrer le centenaire de Mouloud Mammeri, son village natal, Taourirt Mimoun, a abrité diverses manifestations donnant le coup d’envoi de l’Année Mammeri.

Le grand écrivain et chercheur n’en mérite certainement pas moins. Qu’ils soient le fait d’intellectuels, qui ont étudié ses œuvres ou suivi son enseignement ou d’habitants du village qui ont côtoyé l’homme, les témoignages se succèdent pour tenter de mieux connaître cet homme parti, un 26 février 1989, en laissant une œuvre essentielle dans l’histoire culturelle de l’Algérie.

Une fois n’est pas coutume, la commémoration marque non pas la date de la mort mais celle de la naissance. En effet, c’est à Taourirt Mimoun, un des sept villages d’Ath Yenni (Tizi Ouzou), que Mouloud Ath Maamar voit le jour, un 28 décembre 1917. Un siècle après, nous arrivons au village par une belle matinée fraîche et ensoleillée. Après avoir emprunté les chemins qui montent à travers la brume matinale, nous voilà à l’entrée de ce charmant village perché sur les hauteurs du Djurdjura. Taourirt Mimoun est en fête. Partout, des banderoles et affiches, citations et portraits…

A l’espace culturel, les membres de l’association Thalwith sont à pied d’œuvre pour mener à bien cette commémoration qu’ils organisent annuellement, avec cette année un programme national organisé par le HCA et le ministère de la Culture.

Certes, Mouloud Mammeri a quitté le village à l’âge de dix ans mais ces lieux l’ont habité et inspiré durant toute sa vie et il y revenait à chaque fois qu’il pouvait. Ce sont ces lieux qui sont dépeints dans La colline oubliée, premier roman paru en 1952. Si la terre natale n’explique pas tout, une œuvre, une pensée, un parcours se nourrissent forcément d’un milieu. La famille de Mouloud Mammeri pratiquait un artisanat illustre qui fait la fierté d’Ath Yenni : la bijouterie.

Aujourd’hui encore, les bijoutiers y sont légion et une Fête du bijou est organisée annuellement. Bijoutier et armurier, son père, Hadj Salem, était aussi porteur du savoir ancestral. Mammeri a souvent rappelé le rapport étroit entre poésie orale et artisanat, soulignant que l’artisan, comparé par exemple au paysan, a la chance de disposer de temps libre et de travailler au cœur de la collectivité. Par ailleurs, n’appelle-t-on pas le poète «aheddad bawal» (forgeron du verbe) en Kabylie ? Façon de souligner la minutie et l’art communs aux deux activités. L’anthropologue Ali Sayad rapporte une anecdote édifiante sur la valeur accordée au verbe : Salem, le père de Mouloud Mammeri, avait réparé l’arme d’un villageois qui ne pouvait pas réunir la somme nécessaire pour le payer.

Ce dernier avait écrit un poème pour exprimer son désarroi et le prier de lui faire un prix. Découvrant le poème, l’armurier a assuré son client que son poème avait largement payé la réparation… Ce père, Amin du village, dont la parole était décisive à tadjmaât, assemblée du village, a transmis son savoir à Mouloud.  

L'Amin puise sa légitimité dans la mémorisation parfaite des coutumes, des valeurs, des alliances, des contrats, de la geste fondatrice du groupe, des statuts des familles, du capital symbolique, du patrimoine littéraire, architectural, religieux... C'est de son père que Mouloud a reçu ce sens élevé d'une culture parfaitement intégrée et à grand pouvoir d'intégration, bien qu'elle fût et reste largement encore orale», témoignait Mohamed Arkoun, autre enfant prodige de Taourirt Mimoun.

S’il a baigné dans la culture traditionnelle orale, Mammeri a également connu très tôt la culture occidentale. L’école de Taourirt Mimoun, qui existe encore, avait ouvert ses portes en 1879, nous rappelle Dda Lounes Abib, mémoire vivante du village. La décision d’envoyer ses enfants à l’école française n’était pas facile à prendre mais les gens de Taourirt Mimoun ont vite compris l’intérêt d’initier leurs enfants au savoir moderne. Mammeri n’a cessé de rappeler le dynamisme qui caractérise les sociétés de culture orale.  Expliquant le rôle du savant (amusnaw), il écrira : «L’héritage ne survit qu’en changeant sans cesse ; la transmission remodèle continuellement l’héritage, l’actualisant, le rôle de l’amusnaw est de faire comprendre la tradition en fonction de la situation actuelle, seule réellement vécue, et de faire comprendre les situations actuelles en fonction de la tradition.» C’est cette adaptation du savoir ancestral que poursuivra Mammeri.

Après Taourirt Mimoun, son vécu au Maroc auprès de son oncle Lounès, précepteur de Hassan II, lui ouvrira les yeux sur la dimension maghrébine de la culture amazighe. Ses brillantes études de lettres classiques lui donneront les outils pour exprimer et théoriser ses intuitions sur la culture amazighe et approfondir par la suite ses recherches sur le sujet. En effet, à côté de la carrière d’écrivain qui nous laisse quatre romans-clés de la littérature algérienne ainsi que des pièces de théâtre de facture classique, Mammeri a été un chercheur très actif. «Il a sillonné toute l’Algérie pour les besoins de ses recherches, rappelle Sayad.

Il n’était pas préhistorien mais il a fait de la préhistoire, il n’est pas anthropologue de formation mais il a été le pionnier de l’anthropologie algérienne. Mammeri a toujours été en apprentissage.» Il a été le premier à enseigner tamazight à l’université après l’indépendance (au sein de la chaire d’ethnographie) et dirigé, de 1969 à 1979, le Centre de recherches anthropologiques, préhistoriques et ethnographiques (Crape, aujourd'hui CNRPAH). L’actuel directeur du centre, Slimane Hachi, était présent pour dire tout ce qu’il doit et tout ce que l’Algérie doit à Mouloud Mammeri. Il évoquera cette figure de pionnier qui a compris les choses bien avant ses contemporains.

En effet, une époque où la ligne officielle était à l’arabité exclusive, Mammeri aspirait à une Algérie réconciliée avec son amazighité. Par la force des choses, le savant se muait en militant. On ne peut occulter les critiques acerbes décochées de la part de médias ou d’intellectuels algériens motivés par l’incompréhension ou la mauvaise foi. Après l’interdiction d’un cours sur les poèmes kabyles anciens à l’université de Tizi Ouzou, le 10 mars 1980, et les manifestations qui suivront, le quotidien El Moudjahid publiait un article incendiaire à son propos. Dans son droit de réponse, qui n’a jamais été publié par le journal, il rappelait : «Nous sommes […] quelques-uns à penser que la poésie kabyle est tout simplement une poésie algérienne, dont les Kabyles n’ont pas la propriété exclusive, qu’elle appartient au contraire à tous les Algériens, tout comme la poésie d’autres poètes algériens anciens comme Ben Msayeb, Ben Triki, Ben Sahla, Lakhdar Ben Khlouf, fait partie de notre patrimoine commun.»

Présent lors de la commémoration, l’écrivain et éditeur Brahim Tazaghart nous dira que Mammeri refusait de confiner la culture amazighe dans une mentalité de «réserve d’Indiens» (il a d’ailleurs écrit une édifiante pièce de théâtre intitulée La mort absurde des Aztèques) et l’inscrivait dans une perspective nationale. C’est ce qui explique, selon Tazaghart, qu’il ait travaillé au sein des institutions malgré tous les blocages. Mammeri refusait également le choix que d’autres présentent comme un dilemme, entre la culture traditionnelle et la culture occidentale, abordant les deux avec esprit critique. Il ne choisira pas non plus entre la recherche et la littérature, menant les deux activités de front vers le même idéal.

Enfin, Tazaghart attire notre attention sur le fait que Mammeri ait consacré deux ouvrages à d’illustres poètes kabyles qui représentent deux postures distinctes : le poète errant au verbe rebelle, Si Mohand ou Mhand, et le vénérable homme de religion, Cheikh Mohand Ou l’Hocine.

Pour sa part, le linguiste Abderazak Dourari avertit du danger de la «sacralisation» de Mouloud Mammeri qui ne convient pas à l’intellectuel critique qu’il a été. Il affirme que son travail sur la grammaire berbère est tout à fait critiquable, ajoutant que Mammeri reconnaissait lui-même qu’il n’était pas linguiste. «Son grand mérite est d’avoir ouvert la voie. Il était inconcevable à son époque, avec le parti unique, la dictature, de promouvoir la culture amazighe…

Le cours s’était arrêté en 1972. En 1980, il y a eu de graves problèmes à Tizi Ouzou. Il a fallu attendre 2002 pour que tamazight soit reconnue langue nationale et 2016 pour qu’elle soit reconnue langue officielle chez elle. Il a réussi à inverser le paradoxe et remettre l’histoire sur ses pieds. Ce n’est pas rien.

Si aujourd’hui on peut enseigner, faire des recherches et valoriser tamazight, si l’Etat se revendique de l’amazighité, c’est grâce à l’ouverture que Mouloud Mammeri a réalisée à son corps défendant et en prenant beaucoup de risques.»  Mehena Boudinar, président de l’Association des enseignants de tamazight de Tizi Ouzou, nous confie : «Dda Lmouloud aurait été content et heureux de voir que les petits Algériens étudient leur langue maternelle à l’école.

Pour parler de Tizi Ouzou, aujourd’hui tamazight est enseignée dans tous les établissements et tout au long du cursus scolaire. C’est un acquis mais il reste beaucoup à faire…» En effet, l’héritage que nous laisse Mammeri (à travers ses œuvres, ses recherches et ses combats) n’a de sens que s’il impulse de nouveaux efforts pour l’étudier, le prolonger et le renouveler.
 

UNE CÉLÉBRATION NATIONALE

Après s’être recueilli sur la tombe de Mouloud Mammeri, sur les hauteurs de Taourirt Mimoun, le ministre de la Culture, Azzedine Mihoubi, et El Hachemi Assad, président du Haut-Commissariat à l’amazighité (HCA) ont dévoilé les grandes lignes du programme du centenaire. Les activités, étalées sur toute l’année, auront lieu à Tizi Ouzou mais aussi Alger, Timimoune, Oran…

Les organisateurs mettent l’accent sur le caractère national de cette célébration. Parmi les très nombreuses activités qui rendront hommage à Mammeri, on peut citer le Festival de poésie amazighe de Béjaïa (mars), de même que le festival similaire de Djanet (octobre) et le Festival de l’Ahellil (décembre). Durant le mois d’avril, un cours sur Mouloud Mammeri sera donné dans toutes les écoles du pays, tandis que l’Ecole supérieure des beaux-arts réalisera une fresque en collaboration avec le HCA. Une journée d’étude sera organisée à Médéa en avril suivie d’une autre consacrée à l’œuvre de Mammeri au cinéma, à l'université d’Oran 2. Outre sa collaboration avec Rachedi, Mammeri a inspiré le scénario du premier film en kabyle, La colline oubliée d’Abderrahmane Bouguermouh, sorti en 1997.
Egalement au programme du centenaire, deux colloques internationaux auront lieu au Palais des expositions (9 novembre) et au CNRPAH en décembre. Côté scène, on annonce une tournée nationale de la pièce Le Foehn, montée par le Théâtre régional de Tizi Ouzou et la troupe Nova. En outre, un programme spécial Mouloud Mammeri est prévu pour le prochain Salon international du livre d’Alger en septembre. Côté édition, les ouvrages de Mammeri devraient être réédités et traduits pour certains et, côté écran, le film L’Opium et le bâton sera doublé en tamazight. Les informations seront relayées et validées par le site web (www.mammeri100.dz) créé à cet effet.

 

 

HISTOIRE D’AMOUR OU WESTERN ?

Le réalisateur Ahmed Rachedi, qui a adapté en 1971 L’Opium et le bâton, nous raconte sa rencontre avec l'écrivain. «Avant L’Opium et le bâton, on avait fait un autre film avec Mouloud Mammeri, L’Aube des damnés, documentaire supposé être une sorte d’éditorial du cinéma algérien. J’avais monté toutes les images et puis, grâce à Ali Zamoum, j’ai pris rendez-vous avec Mammeri pour qu’il écrive le commentaire.

On s’est vu dans un café en face de la Fac centrale. Je voulais lui montrer les images mais il m’a demandé plutôt de raconter. Il n’a pas pris de notes. Trois jours après, il m’envoyait le texte : neuf pages écrites de sa main. Je l’ai fait enregistrer par un comédien. J’ai posé le commentaire sur le film sans changer une image. Incroyable, c’est comme s’il avait fait lui-même le film !

Quand le roman L’Opium et le bâton est sorti, j’ai tout de suite voulu contacter Mammeri pour l’adapter. Cela a duré six ans ! On a eu beaucoup de conversations… et de parties de dominos ! J’ai adapté une toute petite partie du roman qui, pour lui, n’était pas essentielle. A la sortie, il m’a dit : «Je t’ai donné une histoire d’amour et tu en as fait un western !» Des années après, il a revu le film à la télévision et m’a téléphoné : «Il a bien vieilli. Peut-être que j’ai eu tort de te dire que c’était un western. Il y a dedans toute l’âme de ce que je voulais écrire.

Tu m’as spolié des personnages en leur donnant un nom, une image, une parole, une musique… Je ne sais plus qui est mon personnage et qui est le tien.» En fait, tous les personnages sont pris du roman. Mais il me racontera que quand il écrivait, il pensait à des personnes qu’il connaissait. Les personnages du film ont un peu brouillé tout cela. Traduire un roman vers le cinéma, c’est toujours un peu trahir. Mais il ne faut pas trop forcer.»

Walid Bouchakour
 
le dessin du jour
LE HIC MAZ

Mes infographies

El Watan Magazine

impact journalism days

 

Indépendance Algérie

 

El Watan Etudiant

Vidéo

Constantine : Hommage à Amira Merabet

Constantine : Hommage à Amira Merabet
Chroniques
Point zéro Repères éco

Suivre El Watan

FacebookFacebook       TwitterTwitter
Télévision
Télérama       Télé Alger TV Algérie