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le 03.03.18 | 12h00 Réagissez

A la salle Ibn Khaldoun, la première des projections, samedi 24 février, a attiré un public dépassant 300 personnes.

Une majorité de jeunes mais aussi des personnes plus âgées et des familles entières ont fait le déplacement, certains d’assez loin, à partir de wilayas limitrophes de celle d’Alger. Cela contredit les affirmations selon lesquelles les générations actuelles seraient réfractaires au cinéma en salle. En fait, on ne le leur a jamais vraiment proposé.

Les superproductions américaines disposent d’un public algérien à la fois enthousiaste et connaisseur. Et dans le lot, Black Panther n’est pas un anodin blockbuster. Il s’agit d’un film très attendu, en fait la dernière production de l’Univers cinématographique de Marvel (MCU, soit Marvel Cinematic Universe) et le 18e opus de la plus grande saga de films de super-héros qui compte des figures célèbres, telles que Spider Man, Hulk ou encore Iron Man. A l’origine de ce label, on retrouve Marvel Enterprises, l’une des plus grosses maisons d’édition américaines de comic books (bandes dessinées) qui a créé une filiale de cinéma.

Des dizaines de superhéros et de «supervilains» à l’écran et des centaines d’autres en bandes dessinées ! Parues sous le nom de Timely Publications (puis Timely Comics, puis Atlas Comics), les Marvel Comics datent de 1939 et font aujourd’hui état d’un interminable palmarès. Réalisé par le jeune Ryan Coogler (31 ans), Black Panther, le film, connaît un succès remarquable. C’est le premier film de superhéros noir dans le monde cinématographique de Marvel.

Avec un budget de 200 millions de dollars, il en a déjà rapporté plus de 700 millions, étant ainsi «le film le plus rentable de 2018». Les internautes en raffolent déjà. Çà et là, on parle d’«énergie qu’on ne voit nullement ailleurs», on vante les avancées techniques du film et son impressionnant univers visuel, la performance merveilleuse des acteurs... Mais comme le veut une certaine logique des choses, si le film tant médiatisé a fait florès, il va aussi de soi qu’il suscite d’étranges réactions.

Accusé de communautarisme et d’«afrocentrisme», Black Panther est aussi un film qui soulève des tollés. Son réalisateur, afro-américain, n’en est pas moins dénigré : il signe là son troisième film, après Fruitvale Station (relatant la mort d’Oscar Grant, jeune afro-américain tué par la police californienne en 2009) et Creed (spin-off sur un personnage secondaire afro-américain de la saga Rocky).

Intervenant dans un contexte très tendu, avec l’élection de Trump à la Maison-Blanche et les manifestations des Black Lives Matter entre autres, Black Panther ne peut se démarquer du parti pris ethnique et communautariste qu’on lui reproche. Certains jugent qu’il ne serait point anodin que la première du film ait eu lieu au Grand Lake Theatre d’Oakland, la ville qui a vu naître en 1966 le tant controversé mouvement politique, Black Panther Party for Self-Defense.

S’agissant du nom du superhéros, force est de rappeler cependant qu’il fit sa première apparition en 1966 dans les comics aussi, à peine quelques mois avant la naissance du mouvement politique afro-américain précité. Au début, Marvel ne cherchait aucune association. De fait, ils ont voulu changer le nom du personnage à maintes reprises, suite à cette politisation inopinée. «Le public a naturellement confondu le personnage de bande dessinée avec le parti politique radical qui portait le même nom.

Cette association créait de l'ambivalence à l'intérieur de Marvel – qui essayait périodiquement de changer le nom du personnage – et jouait clairement un rôle dans le maintien de Black Panther, une bande dessinée de second rang qui était souvent au bord de l'annulation», écrit le New York Times («L’afro-futurisme derrière Black Panther», 24 février). D’autres considèrent ce film comme étant le premier à mettre en scène un superhéros noir produit avec une équipe également noire : réalisateur, scénaristes ainsi qu’une écrasante majorité du casting.

On comptait pourtant déjà des films américains, tout aussi ou plus légendaires, de héros ou de superhéros afro-américains. C’est le cas de la saga Blade, issue d’une BD de Marvel, elle aussi, et qui reste l’une des plus admirées. Toutefois, le personnage de Black Panther (1966) apparaît bien avant Blade (1973) dans les bandes dessinées de Marvel.

La culture africaine, il est vrai, imprègne ce film de fond en comble. Certains critiques le considèrent comme le plus grand film américain dédié au continent africain. Les personnages parlent un «anglais cassé» avec un accent apparemment africain. Les costumes et les décors se réfèrent très souvent, si ce n’est tout le temps, au continent noir.

A l’exception de quelques scènes filmées en Corée, aux Etats-Unis ou en Amérique du Sud, nulle séquence n’a été prise en plein air. Et encore moins en Afrique ! Dans Black Panther l’exploitation des fonds-verts (pour incruster des décors) ainsi que tous les effets spéciaux  sont poussés à un niveau très élevé.

Des thématiques comme la colonisation ou l’esclavage peuvent être relevées au détour de certaines scènes. Mais elles n’entrent jamais dans le vif du sujet, ce qui est typique des superproductions de l’Univers Marvel, voire de toutes celles du cinéma américain, où toute histoire est préétablie avec des scénarios certes imaginatifs et prenants mais en veillant à ce que les propos restent allusifs et superficiels.

Dans le film, la nation fictive Wakanda est présentée comme une terre africaine jamais colonisée. Son avancée technologique de plus d’un siècle sur le monde entier pourrait laisser penser au potentiel qu’aurait eu une Afrique idéelle.

Cependant, contrairement à l’histoire réelle, l’Afrique du film Black Panther n’aspire nullement à la suprématie universaliste que le bien réel Black Panther Party a pu professer. Ironiquement, «l’afrocentrisme» que certains reprochent au film se trouve dans les motivations de l’antagoniste. Il s’agit d’une monarchie très souverainiste et fermée sur elle-même. Les messages sont très forts et restent centrés sur l’actualité.

On peut citer pour exemple une phrase du roi T’Challa : «Si nous laissons entrer les réfugiés, ils vont ramener leurs problèmes avec eux.» Cela trouble alors les idées quant à un «afrocentrisme» supposé et tant dénigré, laissant par ailleurs à réfléchir sur le fait que l’Afrique demeure un simple décor à l’histoire, comme pouvait bien l’être l’Asie ou un autre continent. Le plus important, pour les fans de Marvel, étant non pas l’histoire réelle de ces lieux de la planète mais l’histoire de l’univers de Marvel qui ne peut se résumer qu’à cela.

Black Panther demeure une fraction de toute l’histoire de la saga. D’autant que celle-ci ne prendra pas fin avant d’achever une vingtaine de films (au moins) et que, Afrique ou pas Afrique, là n’est pas la préoccupation «marvelienne», à l’évidence centrée sur le profit d’une industrie cinématographique qui sait exploiter l’histoire réelle, quitte à la déformer. 

 

Youcef Oussama Bounab
 
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