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La chronique de A. Merad

Mais que voulez-vous de plus ?

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le 12.04.18 | 12h00 Réagissez

Jusque-là, les Algériens devaient se contenter de vivre dans la paix et la sécurité retrouvées grâce à la politique de la réconciliation nationale.

Désormais, ils devront se réjouir et remercier Dieu d’être simplement… indépendants avant de revendiquer quoi que ce soit. C’est la dernière formule qu’a trouvée un wali pour contrer, avec une rare violence verbale, des sollicitations citoyennes jugées un peu trop pertinentes.

C’est que nos commis de l’Etat n’aiment pas du tout être mis dans des postures où ils sont tenus, par leur fonction et leurs responsabilités, de répondre à des questions précises, voire à être simplement à l’écoute de leurs administrés avant de s’aviser. Ils n’ont pas l’habitude de ce genre de contact direct à travers lesquels ils devront s’expliquer, d’où cette attitude arrogante de leur part pour se donner une certaine contenance en essayant de rabaisser celui qui a osé les interpeller au hasard d’une rencontre impromptue dans la rue.

La scène filmée par des vidéos amateurs nous montre un échange ahurissant entre des citoyens abordant calmement le wali sur leurs problèmes quotidiens et la réponse de ce dernier qui a choqué par son côté méprisant et volontairement agressif. «Vous devez être
reconnaissants et pleins de gratitude pour le seul fait d’être indépendants aujourd’hui», leur a-t-il dit sur un ton vindicatif, le regard haineux et la mine coléreuse comme s’il venait de subir la plus grande humiliation de sa vie.

Des citoyens qui font publiquement des réclamations, ou du moins qui veulent avoir l’avis d’un membre officiel sur des sujets d’injustice que tous les Algériens connaissent, le logement par exemple, et voilà qu’on les traite comme des moins que rien, et qu’on les force de surcroît à ravaler durant le restant de leur existence toutes leurs souffrances sous prétexte qu’ils ont déjà obtenu l’essentiel, la plus riche des récompenses, à savoir l’indépendance.

Bientôt, comme l’ont fait remarquer quelques internautes qui ont pris ce grave dérapage du wali avec beaucoup de dérision, ceux qui auront le courage de revendiquer leurs droits risquent de se retrouver privés d’oxygène au cas où ils persisteront dans leurs contestations. C’est une anecdote qui prêterait à rire si derrière la réaction du wali (qui se reconnaîtra) il n’y avait pas un état d’esprit qui place de facto le statut citoyen, en admettant qu’il existe vraiment, en position d’infériorité.

Cela veut dire que par cette répartie manifestement sectaire, le commis de l’Etat, qui doit donner l’exemple suprême de la civilité envers les citoyens, a sans le vouloir trahi l’existence de la barrière invisible qui sépare les puissants du régime et la populace d’en bas qui doit se contenter, se sentir heureuse et pleinement reconnaissante des bonnes grâces qu’on lui attribue.

Mais cette attitude franchement hautaine et méprisante qu’adoptent vis-à-vis des masses populaires les nantis du système à travers les instances dirigeantes est aussi nourrie et renforcée par le fait que ces derniers, en se coupant délibérément du peuple, ont fini par le considérer plus comme un adversaire que comme un partenaire. Dans les royaumes, on a les sujets. En Algérie, on y est presque…

Cette vérité qui peut se définir comme une fragmentation sociale assumée par le régime pour mieux imposer son autoritarisme est devenue encore plus criante depuis que Bouteflika est arrivé au pouvoir.

Du plus petit maillon de la chaîne des responsabilités, en l’occurrence le maire, au plus gros qui passe par le ministre, le député, le wali ou le chef de daïra, rares sont les représentants de l’Etat qui savent exactement comment vit et évolue ce peuple dont on ne cesse pourtant de parler en son nom en toute circonstance.

A contrario, le peuple aussi ne connaît pas ses dirigeants, ses élus… En se réfugiant chacun dans son bunker, qui au Club des Pins, qui dans sa villa cossue loin des regards indiscrets, les dirigeants font tout pour aggraver le fossé qui les sépare des simples citoyens. Ils se coupent volontairement des masses et refusent de se mouiller en allant au contact direct.

Si dans les pays démocratiques il est courant de rencontrer un ministre ou un député dans un café, un marché ou dans le métro, chez nous, on aura beau les chercher pour leur adresser un salut ou leur serrer la main, en vain.

Nos dirigeants ne circulent pas à pied dans les artères de la capitale, ne prennent pas le bus, ne font pas leur marché. Ils ne passent pas leurs vacances dans les beaux coins de notre pays qu’ils vantent tous les jours, et ne se soignent pas dans les hôpitaux algériens. Ils sont invisibles, car ils ne se mêlent pas aux citoyens.

Leur vie est réglée comme du papier à musique. Ils ne sortent qu’avec voiture et chauffeur pour se rendre à leurs lieux de travail et ne communiquent que par téléphone. Ils prennent l’avion pour les grands déplacements et ont des gens à leur disposition pour leurs faire les courses. Lorsqu’ils vont sur le terrain, ils sont toujours encadrés pour éviter les contacts qui les mettent mal à l’aise.

En somme, nos dirigeants vivent dans une planète et le peuple dans une autre. Et c’est de leur bunker qu’ils pensent à notre devenir. Au devenir du peuple.

C’est de là que sont élaborées les politiques sociales, économiques, culturelles. On y établit les stratégies de communication conçues pour salles fermées. On y perfectionne les beaux discours qui portent. Et bien sûr, dans ce canevas de gouvernance à distance, le peuple est omniprésent. Surtout quand on traverse les périodes électorales. Ah là, le langage devient plus mielleux, plus conciliant.

Et pour cause, les voix deviennent précieuses pour faire le nombre. C’est le seul moment où on fait sentir au peuple qu’il a de la respectabilité en lui. Après, chacun retourne à sa case. C’est ainsi que la norme algérienne s’exprime. Deux entités qui vivent dans le même espace, mais avec cette particularité que l’une a un rôle de dominant et l’autre de dominé. La première parle, mais la seconde ne l’écoute pas.

Dialogue de sourds. Echange surréaliste, comme celui qu’on vient de vivre avec le wali. Mais au fait, pourquoi le peuple a souvent tendance à rechigner ? Il est indépendant, que veut-il de plus…?
 

Abderezak Merad
 
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