A la une Contributions
 

Ahmed Rouadjia. Professeur des universités ( M’sila)

Repenser le partenariat université-entreprise (I)

Taille du texte normaleAgrandir la taille du texte

le 13.04.18 | 12h00 Réagissez


Qu’en est-il du discours politique, médiatique et académique concernant le partenariat Université/Entreprise ? Depuis quelques années, ce triple discours revient comme un leitmotiv dans toutes les rencontres, réunions, symposium, congrès, colloques, etc., et donne l’impression – évidemment fausse – que l’Algérie s’est engagée hardiment dans une politique fondée, d’une part, sur le partenariat et la complémentarité entre l’université et l’entreprise, et d’autre part, sur l’économie de marché censée résoudre les retards économiques accusés par le pays, comme naguère «l’industrie industrialisante», chère aux théoriciens(1) de l’économie de l’Algérie post-indépendante, était censée être la panacée qui permettrait à l’Algérie de rattraper et même de dépasser l’Europe en matière de développement économique et social.

Cette illusion de «rattrapage» était l’alpha et l’oméga de la stratégie de l’industrialisation adoptée par le régime politique d’alors. Elle s’exprimait en des formules à l’emporte-pièce (2).

Quand l’imitation et la paresse de l’esprit se dispensent de l’effort imaginatif

On sait maintenant, avec le recul du temps, ce qu’il est advenu de tels discours : de simples vœux pieux. A l’instar des chantres de l’industrie industrialisante des années 60 et 70, que furent alors François Perroux (3), son élève et disciple Gérard Destane de Bernis (4), Samir Amin(5), et leurs épigones algériens, tels Belaïd Abdeslam «le père de l’industrie algérienne», Sid Ahmed Ghozali (6), Hamid Temmar (7), Ahmed Akkache (8), etc., nos dirigeants  actuels qui font l’apologie de l’économie de marché et de la mondialisation rééditent les mêmes approches imitatrices que leurs devanciers.

En effet, l’imitation inconsidérée des modèles étrangers est la chose des mieux prisées par nos dirigeants politiques pour qui le «copier-coller» les dispense de tout effort d’imagination et d’innovation. Ainsi en est-il de «l’économie de marché» adoptée à la hâte et qui est devenue l’antienne du discours aussi bien politique qu’économique, alors que les mécanismes qui régissent notre appareil productif  ressortent plus de l’économie rentière et informelle que de la rationalité, chère au capitalisme moderne au sens «protestant» du terme.

Ainsi en est-il également du LMD, ce produit importé d’Europe et qui, plaqué mécaniquement au contexte algérien par l’ex-ministre de l’Enseignement supérieur,  Rachid Harraoubia, n’a pas manqué de provoquer des effets néfastes par sa mise en application brouillonne et décontextualisée.

Puisqu’il s’agit, en l’occurrence de l’université et de son rapport à l’entreprise économique, parlons-en. Peut-on concevoir le développement de l’économie nationale sans l’apport de l’université en matière de formation, d’innovation, de brevets, d’études et de prospectives ?

Peut-on, en d’autres termes, imaginer des entreprises économiques qui se passeraient des services de l’université, et des universités qui tourneraient le dos aux entreprises ? Cela est inimaginable, selon la logique capitaliste fondée sur la rationalité économique, les complémentarités entre les secteurs économique et culturel, et sur l’usage efficient des ressources disponibles. Pourtant, l’Algérie qui ambitionne de s’élever au rang des nations capitalistes développées en optant pour l’économie de marché, après avoir répudié l’économie socialiste «planifiée», semble déroger aux règles de la rationalité économique.

En témoignent, en effet, de nombreux indicateurs économiques, telle l’économie informelle, l’inconvertibilité du dinar, sa dévaluation constante qui en fait «une monnaie de singe», la dépendance structurelle de l’économie nationale vis-à-vis des hydrocarbures et, enfin, la déconnection quasi totale de l’université par rapport au monde de l’entreprise qui, lui aussi, vit replié sur lui-même.
 

La déconnexion de l’université par rapport à l’entreprise

L’université algérienne est coupée du monde économique, et vice-versa. Les deux univers se tournent le dos, et se regardent  même, quelquefois, en chiens de faïence. Cette coupure, qui se double d’une certaine indifférence mutuelle, s’explique, du côté de l’université, par le sentiment de condescendance qu’éprouvent, d’une part, beaucoup d’enseignants envers le monde de la production, et d’autre part, par leur incapacité paradoxale, mais toujours inavouée, à apporter le savoir-faire indispensable dont l’entreprise a cruellement besoin (formation, prospective, anticipation rationnelle, analyse des conjonctures, évaluation des opportunités et des risques à leur juste mesure…).

Du côté de l’entreprise, le regard que l’on se forme de l’université n’en est pas moins négatif. Il est reproché à celle-ci, aussi bien par les acteurs publics que privés, d’avoir le double défaut, qui est d’être à la fois hautaine et incompétente. Le savoir dont l’université peut faire valoir est par trop académique, dit-on dans les milieux économiques, pour être opératoire et producteur des effets escomptés par l’industrie, dont les besoins en matière d’innovation se font cruellement sentir.

C’est pour toutes ces raisons évoquées que le monde de l’économie manifeste une certaine défiance envers l’université, quand celle-ci se montre vis-à-vis à la fois arrogante et démunie de compétence. En se posant «au-dessus de la mêlée», l’université se coupe donc de son environnement économique et en même temps qu’elle se prive de la possibilité de mettre à l’épreuve ses connaissances.

Par comparaison avec ses voisins maghrébins, l’Algérie se révèle, à l’examen attentif des faits économiques et sociaux, à la traîne en matière d’établissement de passerelles entre  l’université, qui se trouve repliée sur elle-même, telle une feuille de cactus, et l’entreprise qui paraît lui tourner superbement le dos.

Ce refus mutuel de coopérer et d’échanger les vécus, les expériences et les compétences respectives de la part des deux univers envisagés est à coup sûr préjudiciable au développement du pays qui a pourtant besoin de relever les défis que lui lance à la face la mondialisation tentaculaire, et qui somme chacune des nations en lice de montrer ce dont elle est capable en fait d’innovation, de compétition et de compétitivité dans les domaines de la connaissance, du savoir-faire et de la qualité «des produits» mis en concurrence avec les produits «exogènes», étrangers.

Nécessité de rompre en visière avec l’introversion

On ne cessera jamais de le répéter au risquer de fatiguer le lecteur : la coupure de l’université de son environnement économique et social est un fait incontestable. Au plan économique, elle n’effectue aucune «descente» vers les entreprises et ne cherche guère à s’enquérir de leurs besoins et évolution technologique interne.

Dit autrement, elle ne se sent pas concernée et il lui indiffère complètement que l’entreprise ou les entreprises économiques évoluent bien ou mal, qu’elles soient ou non performantes ou compétitives sur le marché international.

C’est que l’université qui patauge encore dans le discours formaliste le plus traditionnel avec ses formules religieuses répétitives, lassantes et fastidieuses, toutes ces  choses qui rappellent de manière frappante la scolastique décadente de la fin du Moyen-Age chrétien, n’a rien ou presque rien à offrir comme savoir-faire ou compétences aux entreprises qui préfèrent, elles, faire appel, le plus souvent, à des bureaux d’études nationaux privés, ou étrangers, plutôt que de recourir aux services d’une université en panne d’imagination et d’esprit d’initiative.  

Au plan social, l’université se signale également par son absence totale du terrain qu’elle laisse en jachère, alors que la logique heuristique, la quête du savoir et de la découverte, exige qu’il soit exploré de long en large. En effet, ni les sociologues, ni les économistes, ni les psychologues formés par nos universités n’accordent d’intérêt à la vie de l’entreprise.

D’où la rareté des enquêtes de terrain conduites à leurs propos. Nous ne savons pas ce qui se passe dans ces entreprises, ni comment elles travaillent, ni quel type de compétences et de procédés de fabrication elles mettent en jeu. Nous ne connaissons pas non plus leur méthodes de travail, ni le degré de leur intégration dans l’économie nationale et mondiale, encore moins les critères selon lesquels elles recrutent leur personnel et leurs cadres. Notre ignorance de tous ces faits procède de cette coupure de l’université par rapport à son environnement économique et social.

Il est temps pour l’université, tout comme pour l’entreprise, de mettre un terme à leur attitude frileuse, faite de réserve et de repli sur soi.

Dans le monde globalisé que nous vivons,  avec ses compétitions effrénées en vue de l’obtention des avantages économiques, et avec ses courses contre la montre, l’université et l’entreprise algérienne se doivent absolument de coopérer au risque de déchoir face aux concurrents étrangers, plus habiles et mieux lotis en connaissances et en savoir-faire.

C’est pourquoi, il n’est de salut pour l’université comme pour l’entreprise que le partenariat qui permet des échanges mutuellement bénéfiques. Il n’est pas concevable en effet que ces deux institutions mènent chacune sa vie en ordre dispersé, alors que la logique suppose qu’elles doivent travailler en connexion, la main dans la main.

La plupart des pays conscients des enjeux vitaux de la compétition internationale, et qui conditionnent la performance de leurs entreprises économiques par rapport aux concurrents, à l’acquisition du savoir, à la formation des compétences, et aux fonctions opératoires, telle la gestion intelligente des ressources matérielles et humaines disponibles, font du renforcement du partenariat Université/ Entreprise un objectif stratégique.

Or, en ce domaine, l’Algérie accuse quelque retard, puisque les liens qui rattachent l’université à l’entreprise paraissent tellement ténus, lâches, que l’on pourrait se demander comment et par quels moyens devrait-on les resserrer de manière à les rendre à la fois solidaires, et dialectiquement complémentaires. En dépit de ce constat peu reluisant, il est pourtant possible d’articuler l’université sur l’entreprise, et vice-versa. Le pays ne manque, en effet, ni d’intelligences, ni de compétences, ni de ressources matérielles «brutes».

Ce qui, en revanche, lui manque, c’est la résolution politique  qui semble faire défaut. L’on observe, de fait, des hésitations et des indécisions chez «les décideurs politiques» quant à la stratégie à adopter sur le long terme en matière économique, et aussi quant à la place et au rôle qu’ils entendent assigner ou faire jouer au pays en tant que puissance maghrébine et africaine.

La mentalité de fonctionnaires et d’ «assistés» entrave l’esprit d’ouverture d’entreprendre

L’université et l’entreprise algériennes se méconnaissent et s’ignorent  superbement au prétexte infondé qu’elles se suffisent elles-mêmes, qu’elles n’ont nullement besoin  l’une de l’autre.

Cette attitude est négative et s’inscrit en faux contre la logique de l’échange mutuellement bénéfique, et de la complémentarité que postulent les lois qui régissent l’économie de marché. L’obstacle majeur qui fait que ces deux institutions se tournent le dos, se méprisent presque,  tient  donc du fait que les gestionnaires de ces deux entités se considèrent comme des fonctionnaires  de l’Etat et dont le seul souci n’est pas toujours l’efficience ou la rentabilité de  l’entreprise qui les emploie, mais bel et bien leur «fin de mois».

Se considérant plus comme «salariés» du beylik au sens turc du mot que comme citoyens au service d’un Etat et d’une nation, ces fonctionnaires appointés n’ont souvent cure de l’intérêt collectif.

Cette mentalité qui «privatise» la fonction occupée tout en faisant fi de l’intérêt collectif explique largement les obstacles sur lesquels achoppent la coopérations et les échanges université/entreprise. Or, pour mettre fin à cet état de fait déplorable, il n’est de meilleure manière que d’enseigner aux acteurs institutionnels et économiques, publics et privés, le sens civique et civil, sans lequel il ne peut y avoir d’engagement désintéressé au service de la collectivité nationale.

Or tout le monde se dit «nationaliste» ou «patriote», mais peu sont ceux qui, en effet,  agissent selon cette direction. Les gestionnaires des entreprises publiques se comportent tout à la fois comme des patrons «privés» et comme des fonctionnaires du «beylik» et c’est  cette posture contradictoire qui en fait des personnages «ambigus» et très peu motivés par l’articulation université/entreprise.

On ne saurait entrer de plain-pied dans l’économie de marché et espérer être compétitif, lorsque nos entreprises économiques publiques sont confiées à des gestionnaires dont les représentations du monde et les pratiques de gestion sont d’autant plus anachroniques qu’elles rappellent la gestion des économies «dirigées» et «planifiées» selon le modèle socialiste d’antan .

Qui plus est, la plupart de ces dirigeants se soucient peu de la performance ou de la compétitivité des entreprises publiques qu’ils dirigent dans la mesure où ils sont assurés d’un emploi stable et d’une rémunération conséquente, ce qui les dispense de l’effort de réflexion et d’anticipation de l’avenir.

Prochain article : L’université algérienne et son environnement économique

 

 

Ahmed Rouadjia  :  né en avril 1947, a obtenu son doctorat d’histoire à Paris VII (Jussieu) en 1989. Ex-maître de conférences en science politique à l’université de Versailles, ex-chercheur au Centre d’histoire du droit et de recherches informatives de l’université de Picardie Jules Vernes (1991-1999) et de l’INED (1997-2000), ancien assistant stagiaire à l’université de Constantine (1983-1988). Actuellement, il est maître de conférences à l’université de M’sila et directeur du Laboratoire de recherche d’histoire de sociologie et des changements sociaux et économiques. Il a notamment publié Les Frères et la mosquée. Une enquête sur le mouvement islamiste en Algérie (Karthala, 1990), Grandeur et décadence de l’Etat algérien (Karthala, 1994) et Les enfants illégitimes de la République (Maisonneuve et Larose, 2004).
 

Notes :
 

1. G. Destanne de Bernis est le chantre et l’inspirateur du modèle algérien ; sa théorie des «industries industrialisantes»  avait constitué alors «l’axe central de la doctrine algérienne» D’après Marc Raffinot et Pierre Jacquemot, in Le Capitalisme d’Etat algérien, Paris, François Maspera, 1977, coll. «documents et recherche d’économie et socialisme 9»., p.142-143.
 

2. «Les pays en voie de développement ne peuvent envisager de rattraper les pays qui ont commencé leur industrialisation depuis plus d’un siècle que s’ils décident de brûler un certain nombre d’étapes et de se porter dès maintenant sur les processus de production les plus modernes.» ( cité par Marc Raffinot et Pierre Jacquemot, Le Capitalisme…, op .cit., p.145).

3. Cf.  G. Destane de Bernis, Problèmes de l’Algérie indépendante  ( sous la dir. De F. Perroux), in Tiers Monde, 1963.
 

4.  La théorie  G. Destane de Bernis proposée à l’Algérie pour effectuer son décollage économique a été formulée dans trois articles dont les intitulés suivent :  « Industries industrialisantes et contenu d’une politique d’intégration régionale», in Economie appliquée, I.S.E.A., n°3-4, 1966, p.415-473 ; «Industries industrialisantes et Intégration économique régionale», In Economie appliquée, I.S.E.A., n°1, 1968, p.41-68 ; «Industries industrialisantes et options algériennes», in Tiers-Monde, n°47, 1971, p.545-563

5. L’économiste Samir Amin figurait parmi les inspirateurs de la doctrine algérienne en matière de développement et de «rattrapage» économique. Son modèle de développement qui opposait la notion d’ «introversion» à celle d’«extraversion», et qui avait fortement séduit les technocrates algériens de l’époque, à commencer par Belaid Abdeslam et Sid Ahmed Ghozali, a été exposé dans un article reproduit dans la revue Tiers-Monde, t. XIII, n°52, 1972,p.703-726. Citons également ses deux ouvrages qui ont exercé une grande influence sur les planificateurs de l’époque : L’Accumulation à l’échelle mondiale, Paris, Anthropos, 1970 ; Le développement inégal, éditions de Minuit, 1973.

6. Toujours concernant la théorie des industries industrialisantes et qui fut un fiasco total, on pourra se reporter à l’article conjoint de S.A.  Ghozali et de G. Destane de Bernis «Les Hydrocabures et l’Industrialisation de l’Algérie», in Revue Algérienne, n°1, 1969, p.253-294.
 

7. Lire son livre, Structure  et Modèle de développement de l’Algérie, Alger, SNED, 1974, et qui reprend intégralement «Le Choix industriel de l’Algérie» in Dossiers documentaires n°16, Alger, novembre 1971, publiés par le ministère de l’Information et de la Culture.
 

8. Lire son livre intitulé Capitaux étrangers et libération économique : l’expérience algérienne, Paris, François Maspero, coll. «Economie et socialisme», documents, études et recherches, 1971

 
Loading...
le dessin du jour
LE HIC MAZ

Mes infographies

El Watan Magazine

impact journalism days

 

Indépendance Algérie

 

El Watan Etudiant

Chroniques
Point zéro Repères éco
Loading...
Vidéo

Débats d'El Watan

Débats d'El Watan
Loading...

Suivre El Watan

FacebookFacebook       TwitterTwitter
Télévision
Télérama       Télé Alger TV Algérie