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Boubaker Miloudi. Professeur à l’université d’Alger 3

Le financement non conventionnel à moindre risque

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le 13.10.17 | 12h00 Réagissez

Le programme du gouvernement a été approuvé par l’Assemblée nationale le 21 septembre dernier, il va utiliser comme mode de financement la création monétaire sans contrepartie productive.

Ce qui permettra à la Banque d’Algérie de pouvoir prêter directement au Trésor public afin d’éponger le déficit budgétaire et autres modes de crédits non recouvrés. Nous verrons les conséquences néfastes de ce mode de financement non seulement sur le plan économique, mais également sur le plan social, parce qu’il va toucher directement tous les citoyens du pays, alors qu’il existe d’autres solutions plus attrayantes que nous proposerons par la suite.

Dans tous les pays du monde, la masse monétaire est fixée suivant des formules connues en économie comme la loi de Fischer pour éviter tout excès monétaire. En Algérie, elle ne doit pas dépasser les 3600 dollars par habitant, soit une masse monétaire totale de 147 milliards de dollars en circulation.

Si on élabore un excès de monnaie sans respecter ces normes établies, on crée l’inflation et parfois l’hyperinflation dont les conséquences sont désastreuses pour les citoyens. Certains pays ont expérimenté ce mode de financement, dont l’objectif fut de stimuler la consommation afin de relancer leur économie. Ces pays développés disposent entre autres d’une économie bien articulée et d’une production nationale importante. Ce qui est loin d’être le cas de l’économie algérienne.

D’ailleurs, ce mode de financement n’a aucun effet multiplicateur sur l’économie et n’engendre pas de richesse, il stimulera seulement artificiellement le système économique. La masse monétaire supplémentaire, qui va être créée, sera effectivement active sur l’économie, mais dans un sens négatif. Elle entraînera une inflation qui sera considérée comme un désordre économique et social pour toutes les catégories de la population. Dans ce cas, la monnaie perdra de plus en plus de valeur et aura un effet psychologique puisqu’elle s’étalera sur une longue période.

Elle se traduira par une perte de confiance de la population dans sa monnaie nationale et on parlera de monnaie de «singe», ce qui va amplifier le mouvement de panique de façon brutale. Les exemples récents dans le monde sont nombreux à cet égard : on peut citer comme pays le Venezuela et le Zimbabwe. De grands économistes préconisent qu’il ne faut pas «jouer» avec la monnaie et celle-ci ne doit pas subir l’influence des hommes politiques. En ce sens que la Banque centrale doit garder son statut d’autonomie. D’ailleurs, c’est une grave erreur stratégique que de modifier la loi sur la monnaie et le crédit.

On dit que diriger, c’est prévoir, il fallait donc prévoir qu’à ce train-là, l’Etat sera en cessation de paiement en novembre 2017. La déclaration brutale et sans préparation de l’opinion publique en disant que l’Etat sera en cessation de paiement en novembre 2017, aussi et sans autres précisions, peut créer plus tard un mouvement de panique au sein de la population et accentuer le manque de confiance. La démarche du gouvernement a été inspirée par trois économistes qui peuvent dire ce qu’ils veulent ; d’ailleurs, l’un d’eux a plaidé pour un financement non conventionnel, tandis que deux d’autres ont soutenu le contraire.

Le financement non conventionnel est une solution de facilité dont les conséquences dramatiques vont apparaître au cours de l’année 2018. D’après les chiffres fournis par le programme du gouvernement qui s’étalera sur une période de 5 ans, nous avons essayé de calculer le montant global de l’émission de monnaie qui sera mise en circulation.

Nous avons estimé que la Banque d’Algérie va imprimer la première année une masse monétaire supplémentaire de l’ordre de 29 milliards de dollars et les 4 années suivantes de 48 milliards de dollars, soit un montant cumulé de 77 milliards de dollars ; ce qui représentera fin 2022 une dette intérieure estimée à 48% du PIB, plus la dette antérieure de 20%, elle atteindra le taux de 68% du PIB.
Cet excès de moyens monétaires qui va être mis en circulation désignera l’inflation. Elle se traduira par une hausse généralisée des prix, des biens et des services.

Déjà au cours de l’année 2018, cet excès de monnaie en service va impacter directement le revenu de chaque citoyen d’une somme estimée à 800 dollars par an, soit l’équivalent d’un montant estimé à environ 12 000 DA par mois et par personne, c’est-à-dire comme si l’Etat prélevait un impôt invisible de cet ordre-là sur la population. En d’autres termes, cela se traduirait pour le citoyen d’un manque à gagner de 12 000 DA de son revenu, ce qui enclencherait une perte de son pouvoir d’achat. Ce sont les catégories les plus défavorisées et la classe moyenne qui seront touchées par ce phénomène d’excès de monnaie qui sera mis sur le marché intérieur.

A moins que la Banque d’Algérie ne donne de plus amples explications, chiffres à l’appui sur la nature réelle de ce financement non conventionnel, car les données changent dans la mesure où cette liquidité sollicitée par le gouvernement pour couvrir son budget est formée par le concours des banques primaires ou bien n’est que le ressort de la planche à billets, quand on sait que les modalités de recouvrement des crédits alloués aux entreprises publiques et privées restent aléatoires.

Maintenant, si on prend en considération les 4 années prochaines, l’impact économique et psychologique sur la population sera plus important que prévu. Il va résulter non seulement une hausse de l’inflation conjuguée à une croissance molle (1,7% en 2018 – 2019) chiffres fournis dans le programme du gouvernement), ce qui conduira à une stagflation avec un accroissement du chômage et la courbe de Phillips ne fonctionnera pas.

Si on continue la politique de la fuite en avant, c’est-à-dire le financement non conventionnel sans entreprendre les transformations nécessaires, dans ce cas de figure, en 2020 l’économie algérienne serait en banqueroute.
Cependant, l’Etat algérien a les moyens de sortie de cette crise pour laquelle il existe des solutions à court et moyen termes qu’il faut mettre en application rapidement, pour peu que la volonté politique existe. Nous avons sélectionné les principales solutions adaptables à l’économie de notre pays.

1- Il s’agit de rétablir la confiance qui est primordiale pour la bonne marche de l’économie du pays. Comme le financement non conventionnel faisant partie du programme du gouvernement a été adopté par l’Assemblée nationale, il faut maintenant le limiter et l’encadrer pour une utilisation efficiente et rigoureuse. Parallèlement, la lutte contre la corruption et la surfacturation, y compris leurs lots de méfaits, doit être poursuivie et donner lieu à des exemples significatifs. C’est dans cet esprit qu’on établira la confiance du peuple vis-à-vis de son gouvernement en renforçant le lien d’espérance pour notre pays.

2- Il s’agit de se dégager progressivement du modèle social ; déjà un haut responsable déclarait l’année dernière : «Le budget américain ne suffirait pas à construire gratuitement des logements pour tous les Algériens» (la population algérienne augmente chaque année de 1 million de personnes). Demain, il s’agit de mettre en application une loi de finances complémentaire (2018) en ciblant les catégories sociales les plus vulnérables qui seules peuvent bénéficier des subventions étatiques.

3- Actuellement, les placements des réserves de change en bons de Trésor américain ne rapportent pas grand-chose à l’Algérie. Il est temps et encore possible de créer un fonds souverain de 25 milliards de dollars qu’on peut prélever sur les réserves de change (100 milliards de dollars), par un mécanisme d’éviction et en créant un effet de levier (ce sont des techniques connues des traders et des experts financiers internationaux).

L’Etat peut emprunter jusqu’à 3 ou 4 fois plus la somme déposée sur les marchés financiers avec un taux d’intérêt de l’ordre de 6% environ, parce que les réserves de change existantes garantissent aux créanciers que l’Algérie est encore solvable. Cet emprunt doit être utilisé dans des secteurs productifs créateurs de richesses. Plusieurs pays exportateurs d’hydrocarbures possèdent des fonds souverains comme la plupart des pays du Golfe, la Norvège (1000 milliards de dollars), etc.

Par exemple, l’Arabie Saoudite a emprunté sur les marchés financiers 17,5 milliards de dollars à un coût très bas 4%), plutôt que de puiser sur les réserves de change, ce qui lui a permis de préserver la solvabilité de sa monnaie. Concernant l’Algérie, ce serait une erreur stratégique que d’attendre que les réserves de change soient épuisées en 2020 pour emprunter sur les marchés internationaux. Il n’existe aucun pays au monde qui ne soit endetté.

Certains experts connus ont conseillé publiquement au gouvernement d’attendre 2020 pour pouvoir emprunter. Si on attend jusqu’à cette période, peu d’organismes financiers internationaux prêteront à l’Algérie, voire à des taux élevés, le seul recours possible restera le FMI dont on connaît les conditions drastiques pour l’Algérie. Par conséquent, il est arrivé le temps d’entreprendre des transformations profondes de l’économie du pays…

Le pays dispose encore d’une marge de manœuvre au profit du peuple, soit une période n’excédant pas plus de 3 années. L’Algérie ne doit pas devenir comme certains pays à travers le monde un territoire de dépendance financière, c’est pourquoi nous lutterons de toutes nos forces pour attirer l’attention des autorités politiques sur les dangers d’ordre économique immédiats et lointains.

Miloudi Boubaker 

Docteur d’Etat es sciences économiques (Paris I Sorbonne). Docteur troisième cycle - Dauphine (Paris). Ingénieur économiste Ecole Nationale Polytechnique d’Alger. Directeur de l’équipe de recherche «La théorie des jeux». Nombreuses publications : - Microéconomie : 2 tomes ENAG Alger - Mathématiques pour économistes - Mathématiques financières...

 
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