le 31.12.12 | 10h00 Réagissez
Nous lisons quotidiennement dans la presse et nous entendons même dans des séminaires «scientifiques» des assertions non seulement sans fondement, mais très dangereuses pour le devenir de notre pays. Il est très intéressant d’examiner «la culture économique nationale» par rapport à ce qui s’écrit et se fait dans le reste du monde. Cela devrait constituer le sujet de plusieurs thèses académiques. Par exemple, nous sommes le seul pays en transition avancé où la vaste majorité des économistes pensent que la planification centralisée des années soixante-dix aurait pu réussir si on ne l’avait pas abandonnée. Elle échoua partout, mais l’Algérie était en train de la réussir. On constituait une exception.
Techniquement, il est très facile de montrer avec des indicateurs clés (taux d’utilisation des capacités, productivité globale des facteurs, multiplicateur) que cette thèse est archi fausse. Mais lorsque l’idéologie remplace l’analyse objective, rien n’y fait. Personne ne peut détrôner une telle conception du conscient de l’élite économique. Une autre idée dangereuse et très populaire, véhiculée par la culture économique nationale se diffuse peu à peu et se répand cyniquement. Elle consiste à diaboliser le secteur privé algérien par des affirmations du genre : «Nous avons un secteur privé qui ne cherche qu’à s’enrichir et le plus rapidement possible». Cette assertion paraît sensée, évidente, intuitive mais elle est truffée de pièges pour un non initié.
Conséquences de ces conceptions
Il y a toujours des hypothèses implicites et explicites derrière toute croyance. Mais un jugement de valeur induit toujours des comportements en conséquence. Si on diabolise le secteur privé, c’est qu’il ne constitue pas la solution. Cette dernière serait ailleurs : le secteur public par exemple. On ne se rend pas compte des erreurs de raisonnement monumentales liées à ce genre d’assertion. Que signifie : «les privés algériens cherchent à s’enrichir rapidement» ? Ceci implique que les autres personnes privées, par exemple dans les pays développés, ne cherchent pas à s’enrichir et s’ils le font ils s’efforcent de le faire uniquement à long terme. Si quelqu’un en Allemagne pouvait importer 10 bateaux de bananes et tripler sa fortune en 3 mois, il refuserait. Il dirait «Moi, je suis un privé allemand. Je ne dois pas m’enrichir à court terme. Je refuse d’importer des bananes et de tripler ma fortune rapidement. Je vais choisir d’investir dans la construction navale pour uniquement doubler mon capital en vingt ans».
Un ange peut réfléchir ainsi, mais pas un être humain. La morale est simple : tous les êtres humains de la planète cherchent à s’enrichir au maximum et le plus rapidement possible. Que ce soit en Inde, en Chine, aux USA, ou en Arabie Saoudite, la vaste majorité des gens agit de la même manière. Croire le contraire serait se leurrer. Mais alors, où est le problème ? Il réside dans le mode de fonctionnement économique (ce que l’on appelle le système). Le privé allemand ne peut pas se lancer dans les importations de bananes, car il aura en face des entreprises compétitives, fortement structurées qui ne lui laisseront aucune chance de réaliser une telle opération. Ce n’est pas qu’il ne veut pas ; c’est qu’il ne peut pas. Dans ces pays, nous avons une forte professionnalisation des branches.
Nous prenons l’exemple du même pays pour comprendre cet aspect. En Allemagne, un épicier subit une formation : hygiène, merchandising, taxes, etc. Un taxieur également. Les formations et les contrôles sont si rigoureux que chaque branche est occupée par de véritables professionnels. Les meilleurs vont émerger dans tous les domaines et se développer. On régule l’entrée aux différentes professions pour barrer la route à la gabegie et au bricolage. On obtient donc un secteur privé professionnalisé. Ce dernier ne tombe pas du ciel. Il est le fruit de politiques économiques de l’Etat. C’est pour cela qu’on croit à un fameux adage : «Un pays n’a que le secteur privé qu’il mérite». Si on a une politique de professionnalisation des branches, on aura un secteur privé dynamique et performant. Dès lors que les politiques publiques ne sont pas au point, un secteur privé inefficace surgit. Mais dans les pays sous-développés, on inverse le raisonnement. Le secteur privé serait intrinsèquement bon ou mauvais, en-dehors des politiques publiques qui l’ont pourtant enfanté. Quel raisonnement !
Les pistes de réformes
Si l’on accepte que le mode de fonctionnement du secteur privé soit étroitement lié aux politiques publiques, en premier lieu on cesserait de le diaboliser. En second lieu, on examine ce qu’il convient de faire au niveau des politiques économiques pour que le pays propulse un secteur privé dynamique et efficient. Ceci est d’une importance capitale. Le secteur privé a toujours été le fer de lance du développement des économies de marché. Alors, si l’on voulait professionnaliser les branches, qu’est-ce qu’il conviendrait de faire ? Nous avons des expériences mondiales très intéressantes dont beaucoup sont transposables, moyennant le traditionnel pré-requis : développement humain, modernisation managériale, cohérence des politiques économiques, etc.
Nous pouvons évoquer les possibilités suivantes :
1. Edicter des normes d’accès à l’ensemble des professions économiques, en donnant un délai aux opérateurs existants pour s’y conformer (nous pouvons faire des Benchmarking pour obtenir ces critères) ;
2. L’accès aux crédits bancaires publics sera fonction de normes de bon fonctionnement dûment constatées par des sociétés de conseils, elles-mêmes labellisées. Par exemple, un fast-food audité «professionnel» aura toutes les facilités pour se développer ;
3. Utiliser l’outil fiscal : dégrever la formation, la certification, la mise à niveau ou en conformité ;
4. Identifier une institution en charge de se concerter en permanence avec les parties prenantes (ONG, syndicats, patronat, centres de recherche) en vue de rehausser perpétuellement le niveau de qualification et de performance des entités publiques et privées.
Dans ce genre de débat, on laisse toujours beaucoup de questions et de détails en suspens. C’est inévitable. On se concentre sur l’essentiel. Il est important de reconnaître que beaucoup d’idées reçues de la part de nos analystes et décideurs sont en décalage par rapport à la réalité. Cela produit des politiques économiques erronées. Mais si on accepte l’idée qu’un secteur privé d’un pays dépend surtout des politiques publiques, alors on va s’ingénier à construire toute l’ingénierie institutionnelle pour promouvoir un secteur privé de classe mondiale.
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