le 07.01.13 | 10h00 Réagissez
J’ai maintes fois souligné que nos experts économistes, des partis politiques, de nombreuses ONG ainsi que les partenaires sociaux partagent la responsabilité des choix économiques et sociaux pertinents aux programmes de relance. Tout le monde avait applaudi des choix de dépenses pharaoniques qui visaient surtout le développement des infrastructures de base. L’Etat avait le choix de faire une politique de la demande (augmenter les salaires ou les dépenses pour les infrastructures, par exemple) ou des politiques de l’offre (baisse des taxes, aide à la création d’entreprises, crédits) ou des politiques structurelles (amélioration de la formation, réorganisation de l’Etat).
Lorsque les décideurs publics avaient présenté, au début des années 2000, le gigantesque programme de relance économique, basé à 90%, sur le développement et la modernisation des infrastructures, toutes les parties prenantes avaient applaudi. Je n’ai pratiquement recensé aucune objection. Il est fort probable qu’il y aurait quelques personnes contre cette manière de faire ; mais elles ne se sont pas prononcées pour diverses raisons.
Ce n’est que lorsque les deux premiers plans avaient produit des résultats dérisoires que des débuts d’interrogations et d’objections commencèrent à apparaître. Il est facile de repérer un échec et de commenter ses causes. Il est beaucoup plus difficile de le prévoir. Il est aujourd’hui aisé de dire qu’on aurait dû prendre en compte l’importation et le peu d’impacts sur une économie qui a une faible base productive et managériale. Et les ‘‘si’’ commencent à pleuvoir. Si seulement on avait fait un meilleur ciblage ou mieux maîtrisé les coûts et les délais et les pratiques administratives, on aurait eu des résultats meilleurs, nous dit-on. On sort du domaine scientifique pour réintégrer le monde des vœux pieux. On ne peut pas dire à une administration : «S’il vous plaît, devenez efficace !» ou à des régulateurs peu qualifiés, «S’il vous plaît, régulez mieux !»
Première erreur : nous avons confondu PVD et Pays développé
Nous avions plusieurs diagnostics qui situent les grands problèmes de l’économie : absence d’une vision, une extrême dépendance à la rente, une administration et des entreprises sous-gérées et des politiques sectorielles peu appropriées. Par quel miracle, en inondant une administration et des entreprises d’argent, celles-ci se transformeraient soudain en institutions efficaces ? Ne fallait-il pas les rendre efficaces d’abord avant de leur octroyer tant de ressources à gérer ? C’est exactement ce qu’ont fait les pays qui ont réussi (Chine, Corée, Pologne). Ils ont qualifié les ressources humaines d’abord (recyclages, formation de base), modernisé les pratiques managériales, investi massivement dans la création et le développement des entreprises.
Une partie raisonnable de leurs ressources (15 à 20%) allait au développement des infrastructures. Ces pays n’ont pas fait la confusion entre pays développé et pays en voie de développement. Comme l’explique François Perroux et tous les économistes qui ont travaillé sur la question : faire des politiques de demande dans les pays en voie de développement, c’est méconnaître totalement leurs modes de fonctionnement ; c’est jeter de l’argent par la fenêtre, c’est relancer l’économie externe et enfoncer les entreprises et les institutions du pays dans la corruption, la mauvaise gestion et la spirale de la régression.
Certes, on dépense 500 Milliards, mais on aura pour 100 milliards d’infrastructures sur le sol ; le reste se dissipera en restes à réaliser, mauvaise gestion, corruption, malfaçons et le reste. Les politiques économiques sont une question de priorité. Celle d’un pays en voie de développement est d’éradiquer la mauvaise gestion, la corruption, l’inefficacité administrative, la sous-qualification des ressources humaines. C’est là où il faut mettre 90% de ses ressources. Par la suite, lorsque ce sera fait, on devient un pays émergent, on booste alors encore plus l’économie par plus de demande (en finançant beaucoup d’infrastructures, en augmentant les salaires, etc.). Il ne faut pas mener les deux politiques en parallèle ; il faut l’offre d’abord. Lorsqu’un sportif est malade, on ne consacre pas 50% du temps à l’entraînement et 50% aux soins. On le guérit d’abord.
Les pays sous-développés sont malades. Il faut les guérir d’abord. On a donc confondu les modes de fonctionnement d’un pays sous-développé avec ceux des pays avancés. Dans beaucoup d’universités anglophones, on donne souvent comme sujet d’examen un thème du genre : «Expliquer pourquoi les politiques keynésiennes (demande) ne donnent pas de résultats dans les pays en voie de développement. Et on doit répondre par des schémas qui montrent les élasticités de réponses des deux économies à un plan de relance par la demande. Donc, première conclusion : de nombreux experts, heureusement pas tous, ont mal cerné les différences de fonctionnement entre les pays en voie de développement et les pays développés.
La deuxième erreur est Technique
Des collègues m’interpellent parfois en me disant : on doit faire une politique de demande, car le taux d’utilisation des capacités (TUC) est bas. Par exemple, lorsqu’une cimenterie peut produire 1 000 000 de tonnes, mais en réalité elle n’en réalise que 600 000, le taux d’utilisation des capacités est de 600 000/1 000 000 = 60%. On peut calculer la même chose, même si c’est trop approximativement pour l’économie en général. Par la suite, on fait une politique de la demande (infrastructures) lorsque le TUC était élevé mais baissait à cause d’une crise accidentelle.
Par exemple, le TUC en Corée du Sud avant la crise de 2007 était de 95%. Il est tombé aux environs de 75% à cause de la crise des Subprimes. On peut donc faire une politique de demande pour le remonter à 95%. Mais le TUC en Algérie est bas, à peu près 50%. Pourquoi on ne le remonte pas à plus ? Simple : parce qu’il a été de 50% depuis les années soixante-dix. Il n’a jamais été plus élevé que cela. Il n’y a pas une crise qui l’a fait baisser. C’est le management, la ressource humaine, les dysfonctionnements et toutes les structures anormales de notre économie qui en sont responsables. On ne peut jamais guérir cela avec la demande. C’est comme celui qui désire éradiquer un cancer avec du paracétamol. Et voilà la deuxième erreur. Elle est technique mais simple.
Un proverbe chinois disait : «Il ne faut jamais pleurer la jarre cassée ni l’eau versée. Rien ne sert de se lamenter sur les quinze années et les 500 milliards de dollars perdus (on aura quand même pour 100 milliards de dollars d’infrastructures). Les anglo-saxons appellent cela le Sunk Costs (coûts perdus). Simplement, pour les prochains choix stratégiques, il faut écouter tous nos citoyens. Beaucoup ont des idées très intéressantes. Il faut aussi réunir une commission d’experts qui dialogue avec l’ensemble des parties prenantes et des citoyens. Nous aurons plus de chances d’éviter ce genre d’erreur.
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