le 21.01.13 | 10h00 1 réaction
Le concept de «frontière la plus inégalitaire de la planète» est de l’Espagnol Ivan Martin. Il l’utilise pour le détroit de Gibraltar et les enclaves espagnoles au Maroc. Pour lui, l’écart entre PIB par tête d’habitant est à cet endroit précis le plus grand au monde entre deux pays qui partagent une frontière. L’idée suggérée est plus vaste. Ivan Martin pointe l’Europe et le Maghreb. La première ne peut plus, selon lui, penser sa prospérité future en laissant le second exclu du mouvement. L’Europe doit concourir plus au développement de ses voisins du sud qui le lui rendront en offrant un relais de croissance à une économie continentale trop mature. Ce concept «agitatoire» et efficace de frontière la plus inégalitaire peut aujourd’hui être retourné sur sa tête. Chiffres à la rescousse.
L’écart moyen de PIB par habitant est plus fort entre le Maghreb et les quatre pays du Sahel que sont la Mauritanie, le Mali, le Niger et le Tchad qu’il ne l’est entre les pays du Maghreb et ceux de l’Union européenne. 32 000 dollars environ en 2011 pour l’UE contre 7600 dollars par habitant pour le trio Tunisie-Algérie-Maroc. La moyenne du revenu par habitant en Europe communautaire est donc 4,2 fois supérieure à ce qu’elle est au Maghreb. L’écart est supérieur à 6 entre les pays du Maghreb et les pays du Sahel qui gravitent autour de 1100 dollars par habitant.
La frontière la plus inégalitaire se trouve même précisément entre l’Algérie, 8500 dollars par habitant en 2011, et le Niger, 690 dollars par habitant la même année. Pire encore, si l’on devait comparer le niveau de vie moyen de Adrar et Tamanrasset avec celui de Kidal Gao et Tombouctou, qui constituent les agglomérations du Nord Mali, l’écart en devient astronomique. Car la région nord du Mali, une sorte de second pays, greffé sur celui de Bamako et de la basse vallée du fleuve Niger, est encore plus pauvre. L’une des pires au monde. Le goudron n’y existe quasiment pas. L’électricité y est un luxe rationné. Les fonctionnaires ne touchent pas toujours leurs salaires, et la mortalité infantile y avoisine les 200 sur 1000 naissances vivantes en 2010.
Le Maghreb a laissé se développer un Hinterland misérable sur son flanc sud. Le Mali occupe la 175e place sur 185 dans le classement mondial de l’indice de développement humain (IDH). Le taux d’analphabétisme y est de 75%. Un Malien sur deux se «débrouille» avec moins de 1,25 dollar US par jour. Des indicateurs toujours plus affligeants pour le Nord Mali. L’Algérie, qui en valeur Pib est le pays le plus riche du quatuor qui inclut la Libye, a une responsabilité écrasante dans cet oubli stratégique du Sahel durant trois décennies. Et va le payer durant la prochaine décennie. Il est possible d’affirmer que depuis le lancement de la Transsaharienne au début des années 1970, aucun projet structurant d’ouverture vers le Sahel n’est venu montrer que l’Algérie allait jouer un rôle de locomotive économique pour les régions frontalières du Nord Niger et du Nord Mali.
En 2013, la Transsaharienne n’existe que sur le sol algérien. Et sur le seul axe vers In Gezzam (Niger). Le Tanezrouft (Reggane- Bordj Badji Mokhtar) a été laissé à la poussière. Les tronçons au Niger et surtout au Mali n’ont jamais bouclé leur financement. L’enclavement persiste. Les populations du Sahel ont le sentiment d’être doublement abandonnées. Par des pouvoirs centraux qui, à Niamey et à Bamako, n’ont pas les moyens de gérer un si vaste territoire. Et par le grand voisin du nord qui ne concède que les produits subventionnés de la contrebande, qui arrivent hors de prix chez eux. Alger a manqué de générosité avec le Mali et le Niger. En fait de vision stratégique.
La route, la distribution des carburants, un plus grand commerce licite, des petits investissements directs, de l’assistance technique, de l’aide au développement local, des bourses d’études en Algérie, de la formation sur site, du cofinancement pour le développement des télécommunications. Les moyens de réduire la fracture patrimoniale entre les deux aires géographiques sont nombreux. Pas toujours coûteux. Bien sûr, l’Algérie n’a pas toujours eu les moyens de jouer ce rôle. En crise économique après 1986, puis en guerre civile après 1992, elle a cessé d’être un acteur de référence sous ces latitudes. Mais pas pour si longtemps. A l’ère de Bouteflika, le seul projet qui a intégré le Sahel dans le calcul géoéconomique est celui du projet de gazoduc transsaharien Nigeria-Algérie.
Chakib Khelil sensible à la détresse du Sahel ? Surtout intéressé par le passage de 20 à 30 milliards de m3 par an de gaz naturel supplémentaire par le hub déclinant de Hassi R’mel. Projet asphyxié dans l’œuf par la montée des périls au Nord Nigeria et dans le Sahel. L’Algérie n’a pas voulu regarder la souffrance de ses voisins pauvres. Elle a n’a pas pris le temps de réfléchir à son intérêt à long terme et aux incidences d’une cohabitation aussi inégalitaire. Le temps de la prévision visionnaire est passé. Reste celui des forces spéciales.
Excellente analyse!
Comme d'habitude Elkadi Ihsane nous gratifie d'une excellente analyse. Je suis tout à fait d'accord avec son point. Pour avoir une politique cohérente au sud de nos frontières, il faut d'abord avoir une ... la suite
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